Père Alexander Winogradsky Frenkel : « Les poupées gigognes de l’Orient chrétien »
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« Savez-vous ce qui s’est passé dans tout le pays de Rus ? » Peut-on dire en paraphrasant l’évangéliste Luc (Actes des Apôtres 10, 37) ? En 2018, le patriarcat de Constantinople a imposé l’émergence d’une nouvelle Eglise « orthodoxe en Ukraine » au patriarcat de Moscou.

Les choses ont évolué de manières conflictuelles entre les chefs des patriarcats de Constantinople et de Moscou depuis le refus de l’Eglise orthodoxe russe de participer au Concile pan-orthodoxe de Crète en 2016. Serait-ce seulement une querelle de pouvoir et de primauté ? Constantinople s’est maintes fois opposée à la constitution de la Rus de Moscou, en particulier lors du rétablissement du patriarcat orthodoxe russe par le gouvernement provisoire.

Comme le disait le Métropolite Tikhon (Belavine), élu patriarche le 5 novembre 1917, « la nuit sera sombre et très longue ». On le sait peu : l’histoire de l’Eglise orthodoxe russe fut tragique, pavée d’incertitudes, marquée par une soumission pratiquement constante au pouvoir civile, en l’occurrence tzariste. L’histoire de l’Eglise de la Rus de Kiev et de Moscou procède d’une extension où les influences furent contrastées et marquées par des apports importants de théologiens petits-russiens, donc originaires de plusieurs régions aujourd’hui qualifiées d’ »ukrainiennes ».

Les arguties n’ont pas manqué. On a ressorti à l’occasion des vieux grimoires datant du 17-ème siècle. Le patriarcat de Constantinople confia la Rus de Kiev à celle de Moscou en 1686. Quatre-cents ans plus tard, à la requête d’un président ukrainien dont le pays est en guerre avec la Fédération de Russie, le patriarche oecuménique Bartholomée – « primus inter pares » des chefs des Eglises orthodoxes – a dénoncé la cession temporaire consentie à l’Eglise de Moscou, prétendant unir les fidèles orthodoxes de la république d’Ukraine en une nouvelle Eglise placée sous sa protection et son autorité.

Le 6 janvier 2019, le Phanar devrait confirmer par Décret/Tomos que cette « Eglise orthodoxe en Ukraine » ne pourra s’étendre en-dehors du territoire de la république d’Ukraine proprement dite. En revanche, le patriarche de Constantinople exercera son autorité canonique et spirituelle sur tous les orthodoxes ukrainiens qui, dans le monde, reconnaissent sa juridiction.

Le « patriarche » Philarète de Kiev, excommunié par l’Eglise de Moscou, rétabli récemment sans consultation du patriarcat de Moscou et de toutes les autres Eglises orthodoxes canoniques, a cédé le pas au Métropolite Epiphanyi élu à la tête de la nouvelle Eglise ukrainienne. Mais il refuse les conditions proposées actuellement par le Phanar. Les tractations prendront du temps.

En réalité, les choses ne sont pas clarifiées. Beaucoup s’interrogent : pourquoi le patriarche oecuménique a-t-il pris une telle décision ? On peut évoquer les demandes répétées des Ukrainiens de confession orthodoxe à disposer d’eux-mêmes. Le pays est le berceau du christianisme slave oriental. Le climat de multiples méfiances politiciennes envenime les relations alors que la guerre souligne la fracture profonde qu’a marqué la chute de l’Union soviétique.

Voici 26 ans, l’émiettement de l’Union des républiques socialistes soviétiques a favorisé la demande pour plus d’autonomie, voire l’autocéphalie de l’Eglise ukrainienne sous l’omophore (autorité spitituelle et canonique) du patriarcat de Moscou. De fait, la Rus de Kiev/Kyiv obtînt son autonomie tout en restant dans le corps de l’Eglise de Moscou. Trente ans ont passé mais c’est un temps trop court au regard de l’histoire.

Le patriarcat de Moscou a franchi la période de la chute du communisme et de la disparition de l’Union soviétique en maintenant un lien canonique avec diverses entités locales présentes dans l’immense territoire issu de l’Empire tzariste. En 2007, l’union avec l’Eglise Hors-Frontière vînt confirmer que le 21-ème siècle s’ouvrait sur des formes négociées de réconciliation et d’unité tout en préservant des spécificités liturgiques et communautaires particulières.

On évoque les stratégies géo-politiques; les soutiens américains dont jouissent le Phanar et la république d’Ukraine. D’autres parlent d’un besoin de liberté et confiance… Les raisons théologiques ont trop souvent fait défaut. Il a plus été question de pouvoir, de domination que de la manière d’annoncer ou de célébrer le Mystère de l’Eglise et de Jésus de Nazareth.

L’année 2018 aura été marquée par le 170-ème anniversaire de la présence de la Mission ecclésiastique de l’Eglise orthodoxe russe de Moscou en Terre Sainte. Cet événement est passé inaperçu dans les milieux occidentaux. Il a donné lieu, entre Jérusalem, Tel Aviv, Tibériade et Hébron, a de nombreuses conférences et célébrations organisées par le patriarcat de Moscou. On a largement fêté l’édification de monastères prestigieux (le monastère féminin de Gornensky à Ein Karem).

D’autres sites appartiennent à l’Eglise Russe Hors-Frontière, comme le monastère de Sainte Marie Madeleine au mont des Oliviers. Les princes britanniques Charles et Andrew s’y sont recueillis à deux reprises, soulignant le caractère historique et pan-européen de la foi chrétienne orientale de tradition russe enracinée dans la tradition byzantine grecque.

D’autres possessions historiques sont contestées par diverses juridictions et donnent lieu à des réclamations auprès des autorités israéliennes. C’est le cas du monastère Maria Magdalina de Tibériade. Le métochion (monastère) Alexandre Nevsky, situé dans le prolongement du Saint-Sépulcre, donna lieu à de nombreuses tractations tant avec les Israéliens qu’avec les Grecs. Il est aujourd’hui un lieu très visité en raison de l’archéologie et de l’historicité de la présence russe à Jérusalem.

Les pèlerinages se multiplient à partir de la Fédération de Russie et des pays qui dépendent du patriarcat de Moscou (Moldavie, Biélorussie, Ukraine jusqu’à présent, les fidèles d’Asie centrale). Des milliers de visiteurs arrivent chaque jour en Terre Sainte, donc en Israël, en Cisjordanie et en Jordanie. Les anciennes organisations impériales se développent dans chacune de ces régions ecclésiastiques traditionnelles. Le roi de Jordanie – qui s’oppose parfois au patriarcat orthodoxe de Jérusalem dont il est le gardien – a favorisé l’implantation de centres touristiques et culturels dépendant de l’Eglise orthodoxe russe sur les rives du Jourdain.

Israël est parfois considéré comme le deuxième pays russe au monde. Le pays a absorbé plus d’un million de personnes venues de l’ex-URSS. Pourtant, les Ukrainiens affirment qu’ils constituent le groupe majoritaire dans le pays et non les Russes. Les immigrants venaient essentiellement d’Ukraine ou de Biélorussie, Moldavie-Bessarabie. Peu organisés en Israël, ils revendiquent un lien particulier avec l’Ukraine. D’autres étaient originaires d’Ukraine mais avaient été déporté en Sibérie pendant la Seconde Guerre mondiale. Certains s’étaient installés en Russie après la Révolution bolchévique qui avait supprimé les zones de résidence discriminatioires envers les Juifs.

Le renouveau de la « Palestine russe/Русская Палестина », initialisée par le Saint-Synode orthodoxe de Moscou au 19-ème siècle, se heurte au dialogue malaisé de l’Eglise russe avec les autorités israéliennes. Celles-ci favoriseront plutôt le patriarcat grec-orthodoxe tandis que l’Eglise russe a, depuis longtemps, des contacts importants dans tous les pays arabes et le patriarcat d’Antioche.

Le patriarcat de Constantinople n’a aucune représentation à Jérusalem et en Terre Sainte.

En 2005, il a permis de résoudre de manière canonique, l’élection de l’actuel patriarche Théophilos de Jérusalem suite à la déposition de l’ancien patriarche Irénée, prétendument accusé d’avoir illégalement vendu certaines possessions foncières. Ceci fut possible grâce à un synode exceptionnel qui obtînt l’assentiment du patriarcat de Moscou et de toutes les Eglises orthodoxes autocéphales.

La création d’une métropole ukrainienne peut s’insérer dans un projet plus global. La décision d’organiser un « Synode d’unification » à Kiev s’est tenu le 15 décembre 2018 précipite sans doute des projets mûris depuis de nombreuses années. Pour l’Eglise de Constantinople, il s’agit de rationnaliser des diasporas qui souhaiteraient recevoir plus d’autonomie par rapport au Phanar. Celui-ci doit aussi veiller à l’authenticité du message orthodoxe tel qu’il est annoncé et transmis dans divers continents.

Le même souci anime le patriarcat de Moscou. Le 28 décembre 2018, le Synode de l’Eglise orthodoxe russe de Moscou a décidé de créer deux nouvelles structures. Suite aux péripéties ukraniennes, il crée un « Exarchat de Chersonèse (Korsun) et d’Europe Occidentale » qui comprend tous les pays d’Europe autrefois confiés au Métropolite Euloge. On remarquera pourtant l’absence des pays scandinaves qui ne sont pas inclus dans la nouvelle entité, bien que le patriarcat de Moscou et l’Eglise Hors-Frontière aient des paroisses en Europe du Nord.

Le deuxième Exarchat est créé dans le Sud-Est asiatique avec pour siège la ville de Singapour et comprend tous les pays de ces régions extrême-orientales (République de Singapour, Cambodge, Corée du Sud, Laos, Malaisie, Myamar, Philippines, Thailande).

On peut déceler un mouvement plus subtil de positionnement des deux patriarcats, Constantinople et Moscou, qui exercent ou veulent imposer leur autorité et influences religieuses traditionnelles dans des régions précises du monde. On pourrait parler d’un partage, voire d’une redistribution territoriale significative, sécurisée par des statuts canoniques novateurs ou inédits, voire contestables par certaines juridictions.

Les Européens seront étonnés de voir l’émergence de l’Exarchat moscovite en Europe occidentale. Celui-ci prend la suite de la structure créée en 1931 par le Métropolite Euloge. L’actuel Archidiocèse des Eglises russes en Europe occidentale est acculé à un choix de survie particulièrement difficile qui devrait être résolu en février 2019.

L’Exarchat du Sud-Est asiatique semblerait plus lointain. Pourtant, il concerne directement Israël. L’Etat hébreu comprend un nombre très important de travailleurs expatriés originaires de tous ces pays d’Asie. Des communautés philippines se sont installées depuis des décennies, de même que des thailandais. Les pèlerins originaires d’Indonésie, de Corée du Sud viennent à Jérusalem.

Ils ne sont pas uniquement de confession catholique; nombreux sont les orthodoxes et ceux qui rejoignent les communautés chrétiennes orientales (forte présence de l’Eglise Hors-Frontière). Peu de temps après la création de l’Eglise orthodoxe d’Ukraine (Constantinople), le Patriarche Bartholomée s’est rendu en Corée du Sud où le diocèse grec dépendant du Phanar connaît un rayonnement certain. Le patriarcat de Moscou vient de créer une nouvelle structure à Séoul

Le Patriarche Bartholomée exige le contrôle de tous les églises ukrainiennes liées à l’ancien patriarcat schismatique de Kiev, restreignant l’autorité du jeune métropolite Epiphani, élu lors du synode d’unification (15 décembre 2018) au seul territoire de la république d’Ukraine.

Cette prétention territoriale s’explique par l’importance de la diaspora ukrainienne dans le monde, notamment en Amérique du Nord et du Sud. Mais en prenant le contrôle canonique et spirituel de cette Ukraine internationale, le patriarche oecuménique pourrait aussi avoir un droit de regard sur les fidèles ukrainiens – ou se reconnaissant tels – qui habitent en Israël, résident dans les Territoires palestiniens ou travaillent comme expatriés dans les Emirats du Golfe. A Jérusalem, des centaines d’Ukrainiens orthodoxes arrivent chaque jour pour visiter les Lieux Saints.

Il est trop tôt pour faire une description précise de ce que cela pourrait signifier pour le territoire du patriarcat de Jérusalem. Le Patriarcat de Jérusalem a une importante dette morale envers le Phanar. Il doit faire face à des difficultés grandissantes avec les communautés locales : les arabes d’Israël et de Palestine, le clergé autochtone de Jordanie et le maintien d’un clergé helléno-orthodoxe, traditionnellement composé de descendants des  Grecs du Pont-Euxin, exterminés lors du génocide de 1915 mené par les Jeunes Turcs. Les instances patriarcales peinent à garder le contact direct avec les populations locales, y compris au niveau linguistique (hébreu et arabe, mais aussi les langues européennes).

Les représentants de la république d’Ukraine en Israël soutiennent la création de l’Eglise orthodoxe « unifiée ». Ils le font de manière trans-juridictionnelle : en Terre Sainte, toutes les Eglises se trouvent normalement sous l’autorité du patriarche orthodoxe de Jérusalem. Celui-ci doit faire face aux projets parlementaires et juridiques israéliens : vérification des propriétés foncières, des territoires. Des groupes juifs et/ou israéliens ont acquis en sous-main – parfois avec l’aide de fidèles orthodoxes arabes ou des malversations effectuées à partir de la Grèce ou de Chypre – des bâtiments ou des propriétés foncières. On ignore souvent que certaines de ces propriétés appartenaient autrefois à des colons juifs au temps du Mandat britannique (les deux hôtels de la Porte de Jaffa par exemple).

Le face-à-face entre Israéliens et les juridictions religieuses peu enclines à se soutenir sur la durée devrait normalement s’intensifier en raison du souhait des autorités israéliennes de rationnaliser leurs relations avec des structures confessionnelles essentiellement dirigées par des instances situées en-dehors de l’Etat hébreu. La question de la participation des Eglises – fidèles et hiéarchie – à la vie « citoyenne » au sein de la société israélienne reste encore du domaine de l’utopie. Il reste les frais de fonctionnement et les impôts, les dettes accumulées par les Eglises sur plusieurs décennies.

Le Roi Abdullah de Jordanie a souvent remis en question les actions menées par le patriarche de Jérusalem. Il a permis à la Mission ecclésiastique du patriarcat de Moscou à Jérusalem et aux représentants de la Société Impériale Orthodoxe de Palestine (Императорское православное палестинское общество) – créée en 1882 – d’ouvrir des centre culturels, des lieux d’accueil pour les pèlerins se réclamant du patriarcat de Moscou et de l’Eglise Hors-Frontière.

Le patriarcat de Moscou a donc des projets sérieux de rénovation et de déploiement de son action spirituelle, théologique mais aussi stratégique à Jérusalem et en Terre Sainte. Ceci s’explique par une tradition ancienne : les croyant orthodoxes russes ont adhéré en profondeur au message chrétien lors de la conversion de la Rus de Kiev et son extension vers Moscou : « Ils n’ont pas adhérés à des mythologies germaniques, latines ou grecques mais au récit biblique » dont ils sont imprégnés.

Le patriarcat de Moscou est l’héritier de temps privilégiés dans l’histoire des Lieux saints du christianisme. L’Eglise orthodoxe russe a appuyé, à l’époque ottomane, le soutien que la Sublime Porte a témoigné envers le patriarcat orthodoxe de Jérusalem, première Eglise ou « Mère de toutes les Eglises de Dieu » comme l’affirme l’inscription du Katholikon, la grande nef du Saint-Sépulcre confiée à la Fraternité Hagiotaphite (communauté gardienne de l’église de la Résurrection de Jérusalem). Les relations n’ont pas toujours été faciles.

Au fond, dans une dimension apparemment plus confessionnelle, l’Eglise russe considère que son importance devrait lui assurer un droit de regard plus substantiel sur la gestion de l’Eglise locale. Récemment, le patriarcat de Moscou est intervenu pour que la dette en eau du Saint-Sépulcre dont le patriarcat helléno-orthodoxe est responsable au nom des communautés  chrétiennes, soit apurée. Le patriarche Kyrill se déplaça personnellement à cette occasion.

Un grand nombre de fidèles orthodoxes sont arrivés en Israël depuis le temps des refuzniki arrivés dans le pays dès les années 1970, puis un million et demi entre 1991 et aujourd’hui. Certains peuvent se prévaloir d’un droit au retour selon la loi israélienne. D’autres sont arrivés comme conjoints d’une personne qui pouvait bénéficier du droit au retour. A certains moments, on a compté jusqu’à 400 000/300 000 personnes dites « autres/acherim – אחרים » baptisées en Union soviétique en raison d’un mouvement massif vers l’Eglise.

Dans le Sud du pays, le Neguev, on compte environ 150 000 personnes. L’Eglise orthodoxe de Jérusalem a peu développé l’assistance à ces fidèles, souvent de manière hésitante. J’ai monté des groupes de langues hébraïque et slave ou autre (dont l’ukrainien et le biélorusse, le moldave). La nostalgie culturelle et une identité chrétienne orthodoxe peu assuré dans un contexte judaïque fort incitent à trouver des voies plutôt parallèles, en particuliers grâce au digital.

Le patriarcat de Moscou a peu favorisé l’inculturation hébraïque. Certes, il m’est arrivé, à une époque trop courte, de célébrer en hébreu et en slavon à la cathédrale de la Sainte Trinité à Jérusalem (Kikar Safra). Ce fut possible car les textes avaient été édités par le Synode de Moscou en 1841. Le patriarche de Jérusalem et les autorité orthodoxes russes avaient donné leur accord. Les procédures administratives qui protègent souvent le renouveau de l’Eglise russe dans le monde a malheureusement compliqué un mouvement qu’il faut relancer.

Historiquement, l’Eglise russe a aidé les chrétiens orthodoxes arabophones depuis la création de la Mission ecclésiastique à Jérusalem. Certains prêtres arabes ont fait leurs études en Union soviétique, parlent parfaitement russe et ont souvent épousé une femme russe ou ukrainienne. On assiste à un flot d’échanges des personnes denses entre la société israélienne et les familles des Territoires palestiniens.

Il faut tenir compte des mariages mixtes, souvent entre juives devenues chrétiennes et des arabes chrétiens qui cherchent à se marier. Ceci est général dans la région. L’innovation est partout : on sait que les Samaritains, alertés par leur chute démographique et les problèmes consanguins, ont intégré un nombre appréciable de femmes ukrainiennes admises dans leur communauté sans rite de conversion. Cela ne veut pas dire que ces épouses aient renoncé au christianisme. Les choses sont très subtiles dans le pays.

Israël ne cède pas aux exigences – parfois légitimes – du patriarcat de Moscou qui affirme actuellement, avec l’Eglise Hors-Frontière – la régénérescence de la « Russie palestinienne » créée au 19-ème siècle. L’actuel Patriarche Kyrill en a fait l’expérience dès 1967 lorsqu’il fit son premier voyage à Jérusalem alors qu’il était en charge des Affaires extérieures du patriarcat de Moscou.

Israël laisse aussi des groupes « vagantes/vagabonds » et invertébrés de prêtres orthodoxes ordonnés dans les juridictions non-canoniques et minoritaires d’Ukraine, de Moldavie, de Belarus, de Bulgarie ou de Grèce (Vieux-calendaristes). Cette situation est peu connue, rarement évoquée dans la période actuelle d’ »unification » en vogue en Ukraine. Du côté de Kiev et d’Odessa comme dans la campagne israélienne (!), on peut trouver tout une constellation indéterminée de « sectaires/сектанты » d’expression slave. En Palestine, certains prêtres ont quitté le patriarcat de Jérusalem pour des juridictions russes parallèles aux structures officielles.

Le fait de disposer d’une juridiction orthodoxe ukrainienne est donc important pour le Phanar. Si le patriarche oecuménique, outre la qualité de « Primus inter pares » dont il se prévaut au sein des Eglises-soeurs, pouvait jouir d’une autorité assurée sur la diaspora ukrainienne, il serait en mesure de trouver des voies d’intervention plus directe en Terre Sainte. Ce ne serait envisageable que si, dans un mouvement encore inattendu, la république d’Ukraine réclamait, au nom de sa nouvelle Eglise orthodoxe unifiée, des biens qui auraient été acquis depuis l’installation des missions russes en Terre Sainte.

L’avenir politique de la république d’Ukraine est incertain, mais la création de la nouvelle Eglise indépendante sur le territoire national ouvre sur des perspectives apparemment inédites ou peu prise en considération. Celles-ci seraient fondées sur le « mythe » d’une identité orthodoxe ukrainienne puissante, parallèle à la russéité née de Byzance et assurément internationale. Cette identité s’exprime régulièrement dans les médias ukrainiens et en Israël.  Elle pourrait agir par le jeu de connivences tant politiques que religieuses.

Ceci s’affirme aussi par les tentatives d’intervention du patriarcat orthodoxe d’Antioche en Jordanie. Le patriarcat de Jérusalem doit redoubler de vigilance. Il a initié des actions importantes (éducation, vie religieuse) à la requête du Roi Abdullah. A l’heure actuelle, sans le savoir-faire séculaire de la communauté helléno-orthodoxe, il ne serait pas impensable qu’une fracture intervienne dans le patriarcat de Jérusalem : une juridiction proche d’Antioche et de Moscou en Jordanie et le renforcement des Grecs en Israël – Cisjordanie – Gaza.

L’hypothèse « ukrainienne » est moins illusoire qu’il ne paraît. On parlerait volontiers de « plans sur la comète » ou d’utopies invraisemblables à l’évocation de telles perspectives. Ce serait ignorer les soubresauts profonds qui agitent par vagues répétitives, de plus en plus fréquentes, l’évolution des Eglises traditionnelles au Proche-Orient, à Jérusalem (Israël, Cisjordanie, Gaza, Jordanie). Ce serait méconnaître les luttes d’influences ciblées qui se produisent discrètement entre les grandes puissances diplomatiques, les Etats et, en conséquence, les Eglises qui se redéploient alors que la région est en feu.

Il reste que le patriarcat de Moscou agit le plus souvent en se conformant aux règles du droit canonique des différentes traditions orthodoxes. Ceci pourrait étonner. C’est pourtant ce qui s’est passé à Jérusalem quand le candidat à l’élection patriarcale qui bénéficiait du soutien de l’Eglise russe fut battu. Moscou fit le dos rond… et acquiesca. De même, lors de l’élection à l’unanimité du Patriarche Théophilos en 2005, le Synode de Moscou acquiesca. Dans les péripéties actuelles, le patriarcat de Moscou ne se rebiffe pas, prend des décisions contestées (suspension de la Communion eucharistique avec Constantinople).

Il faut souligner qu’il veille à agir, le plus souvent,  par des voies canoniques telles que la constitution de nouvelles structure ecclésiastiques en Europe et en Asie. Il faut aussi tenir compte du fait que l’Eglise russe a fréquemment été blessée, gravement parfois, au cours du siècle passé et tient à consolider ses possessions grâce à la Fédération de Russie. Ce n’est pas souvent compris alors que la plupart des Eglises disposent de structures étatiques qui sécurisent leurs biens et activités (Vatican, Etats européens).

La plupart des Eglises orthodoxes – y compris celle de Grèce – ont exprimé leur désaccord face aux initiatives prises par le Phanar en vue d’accorder l’autocéphalie unilatérale à une nouvelle Eglise orthodoxe en Ukraine… Elles l’ont dit et écrit…

Tels sont les faits ou les événements de ce début du 21-ème siècle. La véritable question est celle de l’authenticité du message christique, de la véracité du témoignage. Il ne saurait être question de concurrence, de compétition. Ce serait puéril, même si les tensions ont traversé des siècles d’antagonismes. Il reste l’ouverture à toutes les nations, toutes les cultures, toutes les langues sans faire d’exception.

Cette faculté à s’ouvrir à tous repose d’abord sur un enracinement ferme dans la foi, foi vivante et vécue avec authenticité.

Publié dans le Times of Israel français le 1 janvier 2019

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À propos de l'auteur

Jivko Panev

Jivko Panev

Jivko Panev, maître de conférence en Droit canon et Histoire des Églises locales à l’Institut de théologie orthodoxe Saint Serge à Paris, recteur de la paroisse Notre Dame Souveraine, à Chaville en banlieue parisienne.

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