Père Cyrille Hovorun : le patriarche de Constantinople a agi à la manière d’un père en Ukraine

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Le père Cyrille Hovorun est directeur de recherche à l’Institut des études théologiques de l’Université nationale de Kiev – Académie Mohyla (Ukraine). De 2007 à 2009, il a présidé le Département des relations extérieures de l’Église orthodoxe ukrainienne, puis de 2009 à 2011, il a été le premier vice-président du Comité de l’éducation de l’Église orthodoxe russe. Il a été exclu de l’Église orthodoxe ukrainienne en 2014 et vit actuellement aux États-Unis. Il livre ici son analyse personnelle de l’actuelle crise en Ukraine.

La maladie qui a longtemps affecté l’Église ukrainienne était devenue chronique. C’est probablement la meilleure façon de décrire le fondement de la décision historique du patriarche œcuménique de se charger de la responsabilité des questions spirituelles en Ukraine. Des millions de fidèles sont restés en dehors de la communion eucharistique avec le reste du monde orthodoxe et dans une situation de schisme pendant des décennies. Nous ne parlons pas d’une brebis perdue, mais d’un troupeau entier.
J’ai eu de multiples occasions d’avoir des contacts directs avec les personnes qualifiées de schismatiques, du fait qu’elles appartiennent au Patriarcat de Kiev, qui n’est pas reconnu. Ce sont de bons chrétiens qui prient avec foi et qui fréquentent l’église avec ferveur. Je n’ai observé chez eux aucun fanatisme ou préjugé ethnique. En tout cas, ces deux caractéristiques ne sont pas plus évidentes chez eux qu’elles ne le sont chez les autres peuples historiquement orthodoxes. Oui, ils aiment leur patrie, mais ils ont un amour encore plus grand pour la sainte Église, qui les a laissés isolés pendant des décennies.
Pour eux, un temps d’apaisement est enfin arrivé. Il a été longtemps attendu de la part de Moscou et de l’Église orthodoxe ukrainienne canonique. Il semble toutefois que ces deux parties aient toujours cherché des excuses pour ne pas accepter les soi-disant schismatiques, même lorsque des occasions se présentaient pour que cela arrive. En observant ce comportement, j’ai eu l’impression qu’il ressemblait de plus en plus à l’attitude du frère aîné du Fils prodigue, décrite dans la célèbre parabole. Le frère aîné a fait tout son possible pour empêcher le fils cadet de retourner au sein de sa famille. Le patriarche œcuménique, en revanche, a agi à la manière d’un père qui se montre tendre et dont l’intérêt ne réside pas dans son auto-justification par une quelconque partie mais dans sa recherche de possibilités pour ramener des millions de brebis perdues dans le bercail de l’Église-mère.
La situation de l’Église ukrainienne est en pleine crise depuis au moins un siècle. L’histoire commence avec un soulèvement contre un empire. Elle ressemble beaucoup à une autre lutte anti-impériale : celle des Grecs épris de liberté qui, au XIXe siècle, voulaient se libérer d’un autre empire pour survivre en tant que peuple. Les Ukrainiens ont eu moins de chance. La puissance impériale de type soviétique était destinée à les engloutir, à imposer l’athéisme et à persécuter leur foi. Ils ont payé le prix fort pour s’être soulevés. Des millions d’Ukrainiens sont morts dans une famine créée artificiellement par Staline, dans les camps de prisonniers appelés goulags et dans la guerre contre le nazisme. Lorsque l’empire soviétique, à son tour, s’effondra, les Ukrainiens rêvèrent une fois de plus de voir se consolider leur propre Église. Au début, la nouvelle Russie, qui essayait aussi de se débarrasser de l’héritage soviétique, n’a pas donné aux Ukrainiens de grandes raisons d’avoir peur, ni d’essayer de quitter l’Église russe, qui a montré une certaine compréhension de leurs sensibilités nationales.
Cette situation a changé lorsque la Russie a commencé à ressembler de plus en plus à l’Union soviétique. La mutation a atteint son apogée en 2014. À ce moment-là, la Russie a annexé la Crimée et a encouragé la guerre dans les provinces orientales de l’Ukraine. À la suite de tous ces développements, la plupart des Ukrainiens en sont venus à la conclusion qu’avoir une Église autocéphale n’était plus seulement l’une des options envisageables, mais un élément vital pour la survie de leur pays. C’est précisément pour cette raison que la question de l’autocéphalie ukrainienne a évolué d’une question purement religieuse à une question politique. Cependant, la question demeure avant tout ecclésiologique et pastorale. En fait, je dirais que la question pastorale est devenue encore plus aiguë qu’elle ne l’était avant la guerre. En effet, en plus des millions de personnes qui étaient déjà dans un état de « schisme », une nouvelle catégorie est apparue : les personnes qui se trouvaient dans la juridiction russe mais qui ne voulaient plus être dans une Église qui, de leur point de vue, justifiait et même bénissait une guerre contre leur pays. D’une part, ils estimaient qu’ils n’avaient d’autre choix légitime que de faire partie de l’Église russe, car c’était la seule Église canonique d’Ukraine. D’autre part, cet état de fait était intolérable. Face à ce dilemme, des milliers de personnes ont rejoint à contre-coeur les « schismatiques », tandis que des milliers d’autres ont rejoint les catholiques de rite oriental, et que d’autres milliers ont tout simplement quitté l’Église.
Le problème pastoral qui en a résulté réclamait d’être résolu. Ni le patriarche de Moscou ni le métropolite Onuphre de Kiev n’ont prêté attention à ce cri. Mais le patriarche Bartholomée l’a entendu. Il s’est comporté comme le bon père dans l’histoire du Fils prodigue. Et dans ce cas également, la réaction du fils aîné a été brutale. Au lieu de faire preuve de compréhension et de gratitude, le frère plus âgé a commencé à proférer des insultes et des menaces. En effet, les déclarations de ce côté-là n’ont été ni chrétiennes ni humaines.
C’est une sorte de rhétorique qui évoque l’ « après-vérité », comme beaucoup le qualifieraient maintenant. Nous recourons à ce genre de discours lorsque nous ne nous soucions plus de savoir si ce que nous disons correspond à la réalité ; et lorsque nous ne nous intéressons plus aux véritables motifs, préoccupations ou intentions du camp qui ne nous plaît pas. Nous nous mettons dans un état d’esprit où nous sommes attirés uniquement par les choses que nous voulons entendre, et non par des choses qui sont vraies. À ce moment-là, nous nous engageons souvent dans ce que les psychologues appellent le transfert, en attribuant nos propres motivations aux personnes ou aux institutions que nous essayons de détruire. Dès le début des événements de 2014, nous avons vécu en Ukraine la version russe de l’ « après-vérité ». Et avec le temps, nous avons développé une certaine expertise pour discerner où s’arrête la vérité et où commence l’ « après-vérité ».
Aujourd’hui, nous assistons à une énorme vague de calomnies « après-véritables » qui se déversent sur le patriarcat oecuménique, ses détracteurs commençant à l’accuser des fautes qu’ils ont eux-mêmes commises. Les gens qui insistent sur le fait que « la Crimée est russe » accusent le patriarche œcuménique de s’emparer du territoire des autres. Les gens qui ont créé une structure de pouvoir monolithique dans leur propre Église accusent le patriarcat œcuménique de papisme. Des allégations de corruption sont faites par ceux qui ont exercé une pression vénale sur des monastères, des sièges métropolitains et des Églises locales entières.
Mais nous, en tant que chrétiens, nous savons qu’il n’y a pas de « post-vérité », mais simplement des mensonges purs et simples. Nous savons aussi que le mensonge ne prévaudra pas, mais qu’il sera vaincu.

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