21/10/2017
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Recension: Rod Dreher, « Comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus. Le pari bénédictin »

Recension: Rod Dreher, « Comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus. Le pari bénédictin »

Rod Dreher, Comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus. Le pari bénédictin, Artège, Paris, 2017, 372 p.
Né en 1967, Rod Dreher, qui vit à Bâton Rouge (Louisiane), est actuellement journaliste pour le magazine The American Conservative. Il a auparavant collaboré à des journaux prestigieux comme le New York Times (il y collabore encore périodiquement), le New York Post, la National Review et la National Review Online, The Weekly Standard, The Wall Street Journal, Touchstone, Men’s Health, le Los Angeles Times, le Dallas Morning News. Il a été également analyste à CNN, Fox News, MSNBC, Court TV. Il a été nommé plusieurs fois pour le prix Pulitzer. Originaire d’une famille méthodiste, il s’est converti au catholicisme en 1993 puis à l’Orthodoxie en 2006. Il a raconté dans un article intitulé « Qu’y a-t-il de si attirant dans l’Orthodoxie? », récemment traduit sur l’excellent site orthodoxologie.blogspot.fr., les raisons de sa conversion à l’Orthodoxie.
Ce premier livre qu’il publie en français, s’est vendu – sous le titre The Benedict Option – à 40.000 exemplaires aux États-Unis et y a suscité de vifs débats, bien que l’idée du « pari bénédictin » qui est son thème central, soit avancée par l’auteur depuis une quinzaine d’années, notamment dans un blog éponyme.
Dreher part d’une constatation de base: le christianisme et ses valeurs deviennent minoritaires dans nos sociétés occidentales, et les chrétiens risquent dans un proche avenir d’être soumis à des principes, des règles et des modes de vie qui sont non seulement étrangers à leur éthique, mais incompatibles avec elle et avec la foi qui les fonde, et d’être persécutés s’ils ne s’y plient pas, car ce véritable « déluge » (titre du 1er chapitre), s’accompagne de pressions sociales diverses (politiques, médiatiques, juridiques, psychologiques, etc.).
L’un des points de départ de la réflexion de Rod Dreher, est la place exorbitante prise dans les sociétés occidentales contemporaines par le mouvement LGBT (Lesbien-Gay-Bisexuel-Transsexuel), qui dispose d’importants moyens de propagande, peut légalement infiltrer le système scolaire et former les jeunes cerveaux à sa « théorie du genre » (gender theory), a fait voter des lois qui font condamner comme raciste toute critique, même théorique, de ses principes, se montre d’une intolérance extrême au nom de la tolérance, et parvient avec arrogance à imposer ses vues minoritaires à la majorité avec l’appui des lobbies médiatiques et politiques. Ce fait sociétal a été pour Rod Dreher – avec d’autres facteurs (comme la sécularisation galopante, le développement de l’individualisme et du consumérisme…) qui témoignent d’une décadence profonde du monde chrétien (qu’il compare à celle de l’Empire romain) et d’un changement de paradigme de notre civilisation (en particulier de ses bases familiales et de ses références éthiques) – un moteur important de sa décision de proposer aux chrétiens de réagir concrètement. Cette réaction a peu de chance, selon l’auteur, de réussir sous la forme d’un engagement politique – un engagement à droite peut en partie ralentir, mais non empêcher ce mouvement de décadence. Elle peut en revanche réussir par la construction, par tous les chrétiens, d’une société fondée sur leurs valeurs morales communes et, s’inspirant, quant à son mode d’organisation, de la règle monastique de saint Benoît d’où le sous-titre du livre (qui est son titre principal dans l’édition américaine): « Le pari bénédictin ». Cette construction doit d’abord prendre la forme d’un retrait par rapport aux éléments toxiques des sociétés post-modernes, non dans la fuite et l’isolement, mais par rapport à tous les facteurs – notamment médiatiques et éducatifs – qui contribuent à éloigner les hommes (avant tout les enfants et les adolescents) des valeurs chrétiennes. Il s’agit, autrement dit, d’organiser la résistance. Mais il s’agit en même temps d’élaborer sur la base des valeurs fondamentales du christianisme, un modèle communautaire solide, capable de constituer une alternative aux modèles sociétaux actuels, voire, s’il se développe (comme ce fut le cas de la civilisation chrétienne après la chute de l’Empire romain), de s’y substituer. Selon l’auteur, il faut repenser la nature et la structure des communautés chrétiennes et les revivifier, car « les Églises » actuelles sont très faibles, largement contaminées par les valeurs post-modernes extérieures au christianisme, et inaptes à opposer la résistance et l’alternative souhaitables.
Je laisse la place à l’auteur pour présenter l’origine et le sens de sa démarche telle qu’il les expose dans son introduction:

« Je me rendis compte que les Églises, dont la mienne, se montraient incapables de lutter efficacement contre les forces du déclin culturel. Le christianisme historique et traditionnel – aussi bien protestant que catholique ou orthodoxe – avait pour devoir d’être une véritable puissance de résistance à l’individualisme et au sécularisme radicaux du monde moderne. On racontait volontiers que les chrétiens conservateurs menaient une guerre culturelle, mais, à part contre l’avortement et le mariage homosexuel, le combat des miens me paraissait inexistant. Nous semblions nous satisfaire d’endosser le rôle de chapelains d’une culture acquise au consumérisme, qui avait perdu toute notion de la réalité du christianisme.
Dans mon livre Crunchy Cons, publié en 2006, j’explorai cette sensibilité conservatrice que l’on peut qualifier de “contre-culture par la tradition”. J’y citai l’œuvre du philosophe Alasdair MacIntyre, pour qui la civilisation occidentale avait perdu ses amarres philosophiques. Le temps approchait, disait-il, où les hommes et les femmes de bien comprendraient qu’il ne serait plus possible à ceux qui désirent une existence en accord avec les vertus de la tradition de participer activement à la société contemporaine. Il leur faudrait trouver de nouvelles manières de vivre en communauté, à l’exemple de saint Benoît qui, au VIe siècle, donna naissance au monachisme occidental, offrant ainsi une réponse à l’effondrement de la civilisation romaine.
J’avais nommé ce retrait stratégique appelé de ses vœux par MacIntyre le « pari bénédictin ». L’idée principale en était que les chrétiens conservateurs sérieux ne pouvaient plus mener une existence légère, ordinaire ; qu’il fallait développer des solutions innovantes, collectives, pour nous aider à maintenir notre foi et nos convictions au milieu d’un monde qui y était de plus en plus hostile. Il allait falloir choisir avec radicalité un christianisme de contre-culture, un nouveau mode de vie, sous peine de condamner nos enfants et leurs enfants à l’assimilation.
Une décennie durant, j’ai beaucoup écrit sur ce pari bénédictin, sans que jamais l’idée dépasse un cercle plutôt restreint de chrétiens conservateurs. Pendant ce temps, la “génération du millénaire” se mit à abandonner l’Église, dans des proportions encore jamais vues. Et il est presque certain qu’elle ne savait même pas ce qu’elle rejetait : de récentes recherches sociologiques ont montré que les jeunes adultes ignorent, quasiment tous, les enseignements et usages de la foi chrétienne historique.
Le déclin constant du christianisme et la montée proportionnelle de l’hostilité vis-à-vis des valeurs traditionnelles ont atteint un point critique en avril 2015, lorsque l’État de l’Indiana a fait passer une version locale de l’acte fédéral de restauration de la liberté religieuse. La loi se contentait de permettre que l’argument d’atteinte à la liberté religieuse soit entendu en justice dans le cadre de procès en discrimination. Elle n’affirmait pas que cet argument ferait nécessairement gagner les accusés, mais les militants des droits homosexuels la décrivirent comme “sectaire”. Et pour la première fois, le monde des affaires prit parti dans la guerre culturelle en défendant avec fermeté les droits de la communauté gay. Sous la pression des grandes entreprises, l’Indiana fit machine arrière. Une semaine plus tard, c’était au tour de l’Arkansas.
Cette affaire fut un tournant: elle démontrait que, si les grandes entreprises faisaient opposition, les responsables républicains, même dans des États où ils avaient la majorité, préféraient ne pas prendre position pour la liberté religieuse. Défendre l’orthodoxie chrétienne sur les questions de sexualité devenait, dans l’esprit de tous, un acte inacceptable de bigoterie. C’était la débâcle pour les chrétiens conservateurs. Nous vivions dans un nouveau pays.
Deux mois plus tard, la Cour Suprême faisait du mariage entre personnes de même sexe un droit constitutionnel. Ce fut aux États-Unis une décision populaire: l’opinion, en l’espace d’une décennie, avait radicalement changé sur la question des droits des homosexuels et du mariage gay. Sitôt ce droit acquis, les militants et leurs alliés politiques, les démocrates, se remirent à la lutte, cette fois pour les droits des transgenres.
Depuis l’arrêt Obergefell, les chrétiens qui restent attachés à l’enseignement de la Bible sur la sexualité et le mariage ont acquis, de l’avis général (et, de plus en plus, avec l’appui de la loi), le même statut que les racistes. La guerre culturelle entamée avec la révolution sexuelle des années 1960 s’est soldée par une défaire des chrétiens conservateurs. La gauche culturelle – autrement dit, le courant de pensée dominant – n’a nullement l’intention de vivre en paix après sa victoire. Au contraire, elle continue de pousser pour établir une occupation dure et impitoyable, aidée par le désarroi des chrétiens, qui ne comprennent pas ce qui se passe. Qu’on ne s’y trompe pas: l’élection surprise de Donald Trump n’empêchera rien. Tout au plus est-elle un sursis.
Si j’ai écrit ce livre, c’est pour réveiller l’Église, l’encourager à agir, à se renforcer tant qu’il est encore temps. Si nous voulons survivre, il nous faut retourner aux racines de notre foi, dans nos pensées comme dans nos actes. Il va nous falloir renouer avec des habitudes intérieures que les croyants occidentaux ont délaissées. Il va nous falloir radicalement changer nos vies, notre vision du monde. En un mot, il va nous falloir être l’Église, sans compromis, quel qu’en soit le coût.
Ce livre n’est pas un programme politique, ni un manuel pratique de spiritualité, ni une énième lamentation sur la décadence. Certes, il propose une critique de la société moderne d’un point de vue chrétien traditionnel, mais il a d’abord pour but de présenter les initiatives de ces chrétiens qui cherchent, de manière créative, à vivre leur foi en dehors de la culture dominante, dans la joie et malgré les ténèbres. J’espère vous donner l’envie de vous en inspirer, de collaborer avec les chrétiens de votre entourage, de votre région, pour bâtir des réponses aux défis que ce monde lance à l’Église. Pour que le sel ne perde pas sa saveur, nous devons agir. Il se fait tard, et ce n’est pas un exercice.
Pour Alasdair Maclntyre, nous sommes dans l’attente d’ « un nouveau saint Benoît, sans doute très différent du premier ». Le philosophe veut parler d’un chef inspiré, novateur, qui trouvera une nouvelle façon de vivre la tradition en communauté, qui permettra la survie dans un temps d’épreuve. Le pape émérite Benoît XVI prédit un monde dans lequel l’Église vivra en petits cercles composés de chrétiens engagés, dévoués à leur foi et se tenant à l’écart de la société contemporaine pour l’amour de la vérité. Lisez ce livre, apprenez de ceux que vous y rencontrerez, soyez inspiré par le témoignage des moines. Laissez-les parler à votre cœur, à votre raison, puis agissez localement, renforcez-vous, renforcez votre famille, votre église, votre école, votre communauté.
Dans la première partie de ce livre, j’exposerai, tel que je le conçois, le défi de l’Amérique post-chrétienne. J’y chercherai les racines philosophiques et théologiques de la fragmentation de notre société, puis expliquerai quel soutien les croyants d’aujourd’hui peuvent trouver dans les vertus que contient la règle de saint Benoît, un guide pratique pour la vie monastique qui joua un grand rôle dans la préservation de la culture chrétienne, au cours de ce que certains appellent l’Age sombre.
Je décrirai dans la deuxième comment le mode de vie chrétien prescrit par la Règle peut être adapté à l’existence des laïcs chrétiens modernes, quelle que soit leur confession. La Règle propose des pistes pour aborder la politique, la foi, la famille, la communauté, l’éducation et le travail. Je montrerai comment ces pistes se manifestent concrètement chez beaucoup de chrétiens dont on devrait écouter ce qu’ils ont à dire. Enfin, j’analyserai l’importance cruciale de ces croyants qui se confrontent avec résolution, en pensée et en acte, aux deux phénomènes les plus puissants du monde moderne, qui déstabilisent l’Église dans ses fondements: la sexualité et la technologie.
J’espère que vous finirez par convenir que les chrétiens sont entrés dans un temps de grandes décisions. Les choix que nous faisons aujourd’hui auront des conséquences sur la vie de nos descendants, sur notre nation, sur notre civilisation. Jésus-Christ a promis que les portes de l’Enfer ne sauraient atteindre Son Église, mais Il n’a pas promis qu’elles ne la vaincraient pas en Occident. Tout dépend de nous, de ce que nous allons décider, ici et maintenant. »

Tandis que le premier chapitre de l’essai, intitulé « le déluge », présente l’irruption des valeurs anti-chrétiennes au cours de ces dernières décennies, le chapitre 2 analyse les racines anciennes de la crise que vivent les sociétés occidentales (le nominalisme, la Renaissance, la Réforme, les Lumières, la démocratie, la capitalisme et le romantisme, le triomphe de l’Eros). Le chapitre 9 approfondit la question de la révolution sexuelle et propose quelques solutions pour l’affronter, tandis que le chapitre 10 décrit les méfaits des techniques modernes, notamment numériques, et propose une limitation de l’usage de la télévision, d’Internet et des réseaux sociaux. Le chapitre 3 présente quelques éléments de la règle bénédictine dont l’application serait salutaire pour l’homme post-moderne : ordre, prière, travail, ascèse, stabilité, communauté, hospitalité, équilibre… Le chapitre 4 invite à construire une nouvelle forme de politique qui serait anti-politique et prendrait la forme d’une communauté chrétienne organisée, avec ses propres institutions (notamment scolaires) permettant d’échapper aux institutions délétères de nos sociétés actuelles. Le chapitre 5 propose quelques principes d’un mode de vie nouveau, inspiré par l’Église: redécouvrir la valeur du passé (au lieu de le nier au nom de la modernité et du prétendu progrès), redécouvrir la liturgie, renouer avec l’ascèse, renforcer la discipline de l’Église, évangéliser par la bonté et la beauté, accepter l’exil et la possibilité du martyre. Le chapitre 7 quant à lui présente les principe qui devraient participer à la constitutions d’un « village chrétien » à l’échelle de nos sociétés : faire de son foyer un petit monastère, faire savoir aux enfants que leur famille est différente des autres (et en être fier), s’assurer qu’ils ont un bon groupe d’amis, vivre à proximité des membres de sa communauté, faire vivre le réseau social de l’Église, nouer des relations entre Églises, aimer la communauté… Le chapitre 7 redéfinit l’éducation comme formation chrétienne et en énonce les principes: donner à sa famille une éducation bien ordonnée, enseigner l’Écriture aux enfants, enseigner aux jeunes l’histoire de la civilisation occidentale (dénigrée et méprisée par le système scolaire actuel), retirer ses enfants de l’enseignement public (qui contribue à l’étouffement des valeurs chrétiennes), ne pas se faire d’illusion sur les écoles chrétiennes existantes (qui très souvent s’assimilent au modèle libéral moderne), monter des écoles chrétiennes classiques, faire l’école à la maison, revenir aux classiques… Le chapitre 8 concerne les changements à apporter au monde de l’économie et du travail: « acheter chrétien » même si c’est plus cher, constituer un réseau professionnel chrétien, redécouvrir les métiers, se préparer à la pauvreté et à la marginalisation.

On le voit, ce livre se situe dans la ligne d’un conservatisme décomplexé, à la fois religieux et politique. L’auteur travaille d’ailleurs dans un journal qui, comme son nom l’indique, se situe dans la ligne politique des conservateurs américains, autrement dit des « Républicains », et il est habituel aux États-Unis de classer les chrétiens en libéraux ou conservateurs, et de parler de « gauche chrétienne » et de « droite chrétienne », comme nous le faisons en France pour les partis politiques et leurs sympathisants.

Ce n’est pas seulement en se positionnant par rapport à ce type de catégories qui situent la religion à proximité de la politique mais par son style (journalistique et usant constamment de la première personne) et par son contexte (celui de la société américaine actuelle) que ce livre est très américain dans son esprit et dans sa forme, et pour une part en décalage avec la mentalité et le contexte européens.
Il n’en reste pas moins vrai que la sécularisation de la société et tous les problèmes sociétaux qui remettent en cause les valeurs chrétiennes aux États-Unis, touchent de plus en plus nos sociétés européennes, les processus de globalisation et de mondialisation qui affectent l’ensemble des sociétés contemporaines tendant à uniformiser celles-ci à l’échelle du monde.
Tout en n’étant pas (encore) un reflet de ce que nous vivons, et tout en ayant une tonalité pessimiste et une tendance à la dramatisation, ce livre nous concerne et nous parle.
Il est vrai que si les valeurs antichrétiennes gagnent rapidement du terrain dans le même temps que les sociétés occidentales se déchristianisent à grande vitesse, ce n’est pas seulement en raison des moyens de diffusion dont elles disposent, mais aussi en raison du manque d’activité et de réactivité des chrétiens eux-mêmes, de leur faiblesse à affirmer leur foi et leur identité, de l’insuffisance de leur conviction dans l’expression et l’incarnation de leur éthique, de leur manque d’esprit apostolique et missionnaire dans la société où ils vivent (jusque dans la crainte de s’afficher comme chrétiens), et de leur incapacité de proposer par leur propre exemple un modèle de vie personnelle et de communauté enviables. La sécularisation inhérente au protestantisme depuis ses origines et qui a gravement affecté le catholicisme depuis le concile Vatican II et continue à l’affecter – malgré un certain retour de celui-ci, depuis Jean-Paul II et Benoît XVI, à des formes plus conformes à ses traditions antérieures –, a une grande part de responsabilité dans la sécularisation que connaissent les sociétés occidentales depuis plusieurs décennies, dans la perversion et l’oubli des valeurs chrétiennes de référence, et dans l’irruption de pseudo-valeurs de substitution. Selon la parabole de l’évangile (Mt 12, 44-45), quand on laisse la maison vide, de méchants démons y entrent…
Le renforcement de l’Église comme communauté, mettant à la disposition des fidèles, comme ce fut le cas dans le passé, des institutions (en particulier éducatives) transmettant et diffusant ses valeurs, et aussi (comme dans les institutions caritatives) les incarnant est un projet essentiel pour son maintien et sa reviviscence.
Les chrétiens doivent-ils pour autant se couper de la société et de ses institutions au risque de former un ghetto? Cela ne risquerait-il pas d’accentuer et d’institutionnaliser leur mise à l’écart et leur mise en minorité? La communautarisation telle qu’elle existe par exemple au Canada (avec l’appui officiel de l’État, qui préfère ce modèle d’intégration au modèle d’assimilation américain) où chaque communauté a ses propres institutions (écoles, collèges, lycées, universités, hôpitaux, maison de retraite, etc.) est-elle une solution? De tous temps les chrétiens ont eu pour tâche de préserver leur foi, leur éthique et leur mode de vie, à travers la vie et les institutions ecclésiales et au sein de leurs familles, ces « églises domestiques » comme les appelait saint Jean Chrysostome. Mais ils ne se sont pas pour autant coupés et séparés du monde environnant, à l’exception des moines, dont c’était la vocation particulière. Le Christ n’a jamais prétendu fonder en ce monde une société parallèle à la société civile, et il a commandé à ses disciples « de rendre à César ce qui est à César ». Il a affirmé clairement: « mon royaume n’est pas de ce monde ». Il a demandé aux chrétiens de témoigner de leur foi dans la société et pas à côté d’elle. Et s’il est vrai que l’Église constitue une société, celle-ci est de nature spirituelle et, dans sa plénitude, eschatologique. Porter témoignage de leur foi, coûte que coûte, au sein de la société où ils vivaient lors même qu’elle était antichrétienne, leur a d’ailleurs coûté cher pendant de longues périodes de l’Histoire où dans de vastes espaces géographiques, que ce soit au temps des persécutions des premiers siècles, au temps des conquêtes et de l’oppression persanes et ottomanes, sous le régime communiste, et plus récemment dans les zones dominées par l’intégrisme islamiste, où des millions de chrétiens ont, dans le martyr, payé de leurs souffrances, de leur sang et de leur mort.
Un autre problème majeur du livre de Dreher est que, tout en préconisant une société chrétienne faite de « petites communautés », il considère le christianisme comme un ensemble unifié, dont les membres seraient tous susceptibles d’adopter sans tarder le modèle qu’il propose. Il parle souvent de « l’Église » au singulier, mais dans la situation actuelle ce terme ne peut, pour différentes raisons, inclure les différentes confessions chrétiennes que l’auteur a en vue dans son projet global.
On ne peut que s’associer au souhait de Dreher de voir un jour les chrétiens réunis, mais outre que les divergences dogmatiques et ecclésiologiques qui les séparent sont loin de pouvoir trouver une solution, ils restent fortement divisés quant aux valeurs morales elles-mêmes. Réunir les chrétiens conservateurs en tant que tels risque de constituer une base à tous égards insuffisante.
Un autre trait frappant du livre de Dreher est qu’il comporte de multiples références à des auteurs catholiques et protestants, mais ne cite aucun auteur orthodoxe (excepté Schmemann sur la question du jeûne). Peut-être est-ce parce qu’il considère que le modèle bénédictin, qui a conservé beaucoup des valeurs et de traits de la vie spirituelle sur lesquelles tous les chrétiens s’entendaient au cours du premier millénaire, suffit à ses yeux (non au sens strict, en tant qu’ordre monastique, mais au sens large, par les valeurs qu’il incarne) à représenter le modèle orthodoxe (et donc peut-être est-ce là que nous trouverons une réponse aux questions que nous avons posées précédemment). C’est ce que semble indiquer ce passage du 1er chapitre:

« Vous ferez dans ce livre la connaissance d’hommes et de femmes qui sont les Benoît d’aujourd’hui. Certains vivent à la campagne, d’autres à la ville. D’autres encore sont dans les banlieues. Tous sont des chrétiens orthodoxes convaincus c’est-à-dire, théologiquement, des conservateurs appartenant à l’une des trois branches principales du christianisme historique – qui savent que les chrétiens doivent quitter Babylone, s’en séparer soit métaphoriquement, soit littéralement, sans quoi leur foi ne tiendra plus guère que le temps d’une génération ou deux dans cette culture de mort. Ils ont, au contraire de bien d’autres, accepté de reconnaître cette vérité que la politique ne nous sauvera pas. Plutôt que d’essayer de rafistoler l’ordre établi, ils ont reconnu que le royaume auquel ils appartiennent n’est pas de ce monde, et ont décidé de ne pas compromettre cette citoyenneté. Ces chrétiens orthodoxes font ce que j’appelle le “pari bénédictin”, une stratégie tirée de l’enseignement de l’Écriture et de la sagesse de l’Église des premiers temps, qui consiste à embrasser l’ “exil sur place” pour former une contre-culture vivace. Conscients de la dangerosité du sécularisme moderne et de la fragmentation causée par le relativisme, les chrétiens partis sur la voie de Benoît cherchent dans la Bible et la Règle les pratiques et modes de vie communautaires qui régiront leur vie. Plutôt que la panique ou la complaisance, ils choisissent la raison: le nouvel ordre n’est pas un problème à résoudre, mais une réalité avec laquelle il faut vivre. Ces chrétiens apprennent à survivre avec foi et inspiration, à approfondir leur vie de prière, à changer leur manière d’être, à se recentrer sur leur famille et leur communauté plutôt que sur la politique partisane, à construire des églises, des écoles et d’autres institutions dans lesquelles la foi chrétienne pourra survivre et s’épanouir pendant le déluge. »

Il est cependant évident que le modèle bénédictin, quelles que soient ses vertus, est trop limité et lié à un contexte historique occidental pour représenter le mode de vie orthodoxe dans toute son ampleur. Mais il est vrai que par leur conservatisme religieux (qui leur est souvent reproché dans un monde devenu liquide et presque entièrement gagné au libéralisme et au modernisme) les Orthodoxes traditionnels (qui sont la majorité des fidèles dans les pays orthodoxes) sont, parmi les chrétiens, ceux qui ont le plus fidèlement conservé l’esprit, les valeurs et le mode de vie du christianisme tel qu’il a été fondé par le Christ et transmis par les Apôtres et les Pères, et, en conséquence, il est vrai aussi que l’Église orthodoxe est actuellement, parmi toutes les communautés se réclamant du christianisme, particulièrement bien placée pour résister aux assauts anti-chrétiens du monde séculier post-moderne, et pour proposer, par sa capacité à englober spirituellement toutes les dimensions de la vie quotidienne, un modèle de vie alternatif fondé sur les valeurs chrétiennes authentiques. C’est d’ailleurs ce qui a convaincu Rod Dreher et sa famille de rejoindre l’Église orthodoxe, comme il l’explique dans son article déjà cité : « Qu’y a-t-il de si attirant dans l’Orthodoxie ? »

Rod Dreher sera en France du 28 septembre au 6 octobre. Il présentera son livre le dimanche 1er octobre à 11h30 à la Paroisse Ste Parascève-Ste Geneviève, Crypte St François (sous l’église St Sulpice), 35 rue St-Sulpice, Paris 6e, Métro St-Sulpice ou Odéon.

Jean-Claude Larchet

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