Alors que la Grèce débat d’un projet de revalorisation salariale pour ses plus hauts dignitaires ecclésiastiques, Son Éminence le métropolite Nectaire de Corfou a publié un texte personnel dans lequel il invite l’épiscopat à examiner la possibilité de renoncer entièrement à la rémunération versée par l’État[1].
Le métropolite écrit dans un climat de vive critique publique. Il dit avoir suivi le débat de près et comprendre la lassitude des fidèles éprouvés par les difficultés économiques, tout en mettant en garde contre les exagérations et les approximations qui, selon lui, ont déformé la discussion. À ses yeux, la controverse dépasse la seule question des traitements : elle touche à la manière dont la société se représente l’Église, le ministère épiscopal et le rapport entre l’Église et l’État.
Pour Son Éminence, la vie d’un évêque ne saurait reposer sur des revendications salariales, et sa mission ne se mesure pas au montant de sa rémunération. Les évêques, rappelle-t-il, ne servent pas l’Église en vue d’un gain personnel : leur tâche est d’enseigner, de consoler, de soutenir et de rassembler les fidèles. Il évoque aussi l’œuvre caritative et sociale de l’Église, ses institutions, ses cantines, ses programmes pour les enfants, son aide aux malades, aux chômeurs, aux familles et aux personnes âgées, tout en soulignant que le cœur du ministère épiscopal demeure le soin spirituel et la relation des hommes avec Dieu.
Une question de liberté spirituelle
Le métropolite déclare avoir déjà soumis cette idée au sein du Saint-Synode et choisir de la formuler publiquement : les hiérarques devraient, selon lui, examiner sérieusement leur retrait complet du traitement de l’État. Il précise ne pas avancer cette proposition pour l’effet qu’elle pourrait produire, mais comme une question de liberté spirituelle. « La liberté spirituelle de l’Église a plus de valeur que n’importe quel arrangement financier », écrit-il.
Il rappelle que, jusqu’en 1986, les dignitaires de l’Église étaient rémunérés par l’ancien organisme de gestion des biens ecclésiastiques, et non par le dispositif étatique actuel. Une autre formule serait donc envisageable, suggère-t-il, les sommes aujourd’hui consacrées aux évêques pouvant être redirigées vers les prêtres de paroisse, en particulier ceux qui desservent de petites communautés pauvres ou isolées.
Les besoins cachés des diocèses
Son Éminence estime que le débat néglige souvent les besoins invisibles auxquels les diocèses font face. Dans chaque métropole, écrit-il, se cachent des détresses : des personnes privées du nécessaire, des étudiants sans moyens, des familles peinant à payer leur loyer, des personnes âgées isolées, des malades. Il décrit les diocèses non comme de simples bureaux administratifs, mais comme des refuges quotidiens de la souffrance humaine.
À titre d’exemple, il cite un projet mené à Corfou : la construction d’environ quatre-vingts studios pour étudiants et d’une vingtaine de petits logements destinés aux enseignants et fonctionnaires nouvellement affectés sur l’île, qui peinent à se loger. L’étude, dont le coût a atteint 615 000 euros, est presque achevée et la métropole attend les autorisations nécessaires. Il évoque également une institution de soins de longue durée que la métropole de Corfou administre depuis vingt-cinq ans et qui accueille entre soixante-cinq et soixante-dix résidents, mais qui aurait besoin de financements pour sa rénovation[1].
Le métropolite plaide enfin pour l’exactitude. Les montants bruts mis en avant dans les médias, observe-t-il, ne correspondent pas aux sommes nettes perçues après prélèvements et charges fiscales. « Lorsqu’un chiffre est présenté détaché de la réalité, la société n’est pas informée, elle est exaspérée », écrit-il. Citant un professeur de la faculté de théologie rencontré après son élection, il conclut qu’un évêque ne peut vivre en seigneur de ce monde, mais est appelé à se dépenser au service des autres.
Le projet de loi en cause : mécanisme, barème et coût
La polémique trouve son origine dans un projet de loi omnibus du ministère grec de l’Économie nationale et des Finances, présenté dans le cadre de mesures contre la crise énergétique et d’aides au revenu en faveur des familles, des retraités et d’autres groupes vulnérables. Le dispositif figure à l’article 56 du texte et modifie la procédure de paiement de l’archevêque, des métropolites et des métropolites titulaires[2]. Il réécrit l’article 145 de la loi 4472/2017, qui fixait jusqu’ici séparément les traitements de base, les indemnités liées aux études supérieures et les frais de représentation[3].
Le mécanisme repose sur un principe d’indexation. Les rémunérations ne résulteront plus d’un salaire de base, de frais de représentation et d’indemnités, comme c’était le cas jusqu’à présent, mais seront définies comme un montant unique, lié au plafond de rémunération du secteur public correspondant à un secrétaire général de ministère[3]. Le texte de l’article 56 dispose ainsi :
« Les rémunérations mensuelles de toute nature des hiérarques de l’Église de Grèce sont fixées comme suit : a) les rémunérations mensuelles totales de l’archevêque, des métropolites et des métropolites titulaires sont fixées à 90 % du plafond prévu au paragraphe 1 de l’article 28 de la loi 4354/2015 (J.O. A’ 176), relatif aux plafonds de rémunération ; b) les rémunérations mensuelles totales des évêques titulaires et des évêques auxiliaires sont fixées à 70 % des rémunérations visées au point a. »[4]
Ce plafond de référence étant porté à 5 191 euros par mois au 1er avril 2026, le traitement ecclésiastique standardisé s’établit à 4 671,90 euros bruts mensuels, soit 90 % de 5 191 euros[5]. Les évêques titulaires et auxiliaires perçoivent 70 % de ce montant, soit environ 3 270 euros bruts par mois. Le texte précise qu’aucune autre prestation ne sera versée au-delà de ces sommes[2].
C’est l’alignement par le haut qui nourrit la controverse, puisqu’il se traduit par des hausses substantielles et inégales selon les sièges. Pour l’archevêque, dont la rémunération brute s’établissait jusqu’ici entre 2 840 et 2 915 euros par mois selon qu’il percevait ou non une indemnité de master ou de doctorat, la progression est estimée entre 60 et 65 %[6]. Pour les métropolites, l’écart est plus marqué encore : leur traitement antérieur, compris entre 2 400 et 2 475 euros mensuels, augmenterait de près de 90 à 95 %. Certaines évaluations vont plus loin et avancent une hausse pouvant atteindre 114 % pour les métropolites partant de la base la plus basse, l’essentiel des sources retenant toutefois la fourchette de 60 à 95 %[7]. C’est cette quasi-multiplication par deux pour les métropolites les moins bien rémunérés sous l’ancien régime qui a le plus frappé l’opinion.
L’effet d’égalisation constitue l’autre nouveauté : là où l’ancien cadre distinguait la rémunération de l’archevêque de celle des métropolites, le nouveau dispositif fait passer l’archevêque, les métropolites et les métropolites titulaires dans la même catégorie salariale[6], supprimant toute différenciation entre les sièges, hormis pour les évêques auxiliaires maintenus à 70 %. Les frais de représentation et l’indemnité liée aux titres universitaires, prévus par l’ancien régime, sont par ailleurs supprimés.
Un ordre de grandeur budgétaire
Le texte ne concerne qu’un cercle restreint de hiérarques. Le Saint-Synode de l’Église de Grèce réunit environ quatre-vingts métropolites, soit les quarante-quatre titulaires des sièges relevant directement d’Athènes et la trentaine de métropolites des « Nouvelles Terres », administrés de fait par Athènes mais canoniquement rattachés au patriarcat œcuménique, dont le clergé est lui aussi rémunéré par l’État grec[8]. À ce nombre s’ajoute une poignée d’évêques auxiliaires et titulaires.
Sur cette base, et en retenant une hausse moyenne de l’ordre de 2 200 euros bruts par mois et par métropolite, le surcoût pour le budget de l’État avoisinerait 175 000 euros bruts mensuels pour le seul collège des métropolites, soit un peu plus de 2 millions d’euros bruts par an, charges patronales non comprises. L’estimation demeure indicative : elle dépend du nombre exact de sièges effectivement pourvus, du périmètre des hiérarques concernés et de l’ancienneté de chacun sous l’ancien barème. Elle suffit néanmoins à situer la mesure, dont le poids budgétaire reste modeste à l’échelle des finances publiques, mais dont la charge symbolique est considérable dans un contexte de tension sociale.
C’est précisément cet écart entre le brut affiché et la réalité perçue que Son Éminence le métropolite Nectaire entend rappeler, en soulignant que les montants nets, une fois déduites les charges sociales et fiscales, demeurent sensiblement inférieurs aux sommes citées dans la presse, et qu’avant 1986 le haut clergé était rémunéré par l’ancien organisme de gestion des biens ecclésiastiques, preuve qu’une autre formule reste concevable.
Notes
- Greek Reporter, « Greek Orthodox Bishop Says Church Leaders Should Consider Giving Up State Salaries », 21 juin 2026. Lien
- ΣΚΑΪ, « Το πολυνομοσχέδιο « ξαναγράφει » τους μισθούς στην Εκκλησία ». Lien
- ΣΚΑΪ, article cité (modification de l’article 145 de la loi 4472/2017 et mécanisme d’indexation). Lien
- Texte de l’article 56 reproduit par Newsit, « Αύξηση έως 95% στους μισθούς Αρχιεπισκόπου και Μητροπολιτών ». Lien
- The TOC, « Αυξήσεις έως και 95% σε μισθούς μητροπολιτών και Αρχιεπισκόπου ». Lien
- The TOC, article cité (fourchette de 60 à 65 % pour l’archevêque et passage à une catégorie salariale unique). Lien
- Aftodioikisi, « Αυτή είναι η διάταξη που δίνει αυξήσεις-« μαμούθ » στους μισθούς των Αρχιερέων » (hausses estimées jusqu’à 91,5 % pour l’archevêque et 114 % pour les métropolites). Lien
- « Organisation de l’Église orthodoxe en Grèce », Wikipédia. Lien