Le patriarche de Moscou Cyrille : « Les guerres de l’information sont devenues la réalité de notre vie »

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Le 30 octobre, dans la salle des conciles de la cathédrale du Christ Sauveur de la ville de Moscou, a eu lieu la rencontre du patriarche de Moscou Cyrille avec les participants du VIIIe festival international des médias « Foi et parole ». Le primat s’est adressé à l’assemblée par l’allocution suivante :

« Je vous salue tous cordialement. Je suis très heureux de voir les représentants de tous les diocèses de l’Église orthodoxe russe – ceux qui ont la responsabilité du lien de l’Église avec le monde extérieur, de la présentation de la position de notre Église devant notre opinion publique et celle du monde entier. Je voudrais m’excuser pour ce retard de 15 minutes. Mais la cause en est très honorable : avec Mgr Paul, nous avons eu la possibilité de voir une exposition remarquable, consacrée à la laure des Grottes de Kiev, de voir l’histoire de ce lieu saint, peinte dans les tons et les couleurs les plus dramatiques. Que n’a pas enduré et vécu la laure ! Bien sûr, le XXème siècle a été un siècle de souffrances particulières pour les moines et une tragédie pour la laure elle-même, du point de vue de la conservation de son héritage culturel et architectural. Mais tout est passé : les églises naguère détruites ont été reconstruites, de même la vie monastique a été rétablie – il y a aujourd’hui 200 moines à la laure. Celle-ci se dresse comme une grande forteresse de l’orthodoxie, et nous le croyons : tout ce qui se produit aujourd’hui autour du monastère, de même qu’autour de notre Église en Ukraine, passera de la même façon que les calomnies, les afflictions, les douleurs et les tristesses du XXème siècle. Passons maintenant à notre entretien.
Les guerres de l’information sont devenus la réalité de notre vie. C’est une compétition, une concurrence, un combat, et les participants aux guerres médiatiques se posent pour but la victoire sur l’adversaire. Les guerres de l’information emplissent l’espace médiatique contemporain. Que signifie cet espace pour nous ? Pour nous, c’est en premier lieu un espace destiné au témoignage. Si nous ne témoignons pas de la vérité chrétienne, il ne nous faut pas entrer dans cet espace. Lorsque je parle de « témoignage », je n’ai pas en vue la prédication ecclésiale. Avant tout, je veux parler de tout ce que vous abordez et ce qui est reflété dans vos commentaires et réflexions. Et toute évaluation de ce qui se produit dans le pays, dans le monde, dans l’Église, doit porter en soi cette mission, si vous voulez cette charge énergétique, témoigner du Christ, de l’Église, du salut. Mais je veux encore souligner une fois : non par les paroles de la prédication ecclésiale, mais par les mots, les pensées, les catégories philosophiques inhérentes au journalisme contemporain, et bien sûr, l’art oratoire. Je pense, et c’est cela le but et l’objectif principal, ne jamais détacher son travail professionnel du témoignage. Dans ce sens, une responsabilité définie repose sur vous tous devant Dieu. Si vous prenez sur vous la hardiesse et la responsabilité de représenter l’Église, si vous prenez conscience du fait que votre œuvre principale est le témoignage de la vérité chrétienne, alors c’est en fonction de cela que doit être construite également la stratégie et la tactique de votre activité. En outre, de cela dépend non seulement de la stylistique de l’exposition de vos pensées, mais également de l’esprit que vous portez dans votre message au monde. Alors que j’intervenais devant vous, il y a deux ans, je parlais, si quelqu’un parmi vous s’en souvient, des signaux et des bruits, ce dont, alors que j’étais jeune, j’avais été instruit par un prêtre américain. Il n’était pas seulement prêtre, mais un savant connu, physicien, et il m’expliqua que la sagesse consiste à pouvoir différencier les bruits des signaux. Qu’est-ce que je souhaiterais dire aujourd’hui pour développer cette thèse ? Il ne suffit pas seulement d’entendre un signal, il faut le comprendre et le transmettre sans altération. Nous recevons des signaux, très puissants, de notre héritage spirituel, de la pensée théologique, de la prédication, de la participation à la divine liturgie, de la communion aux saints mystères du Christ. Mais ô combien il est important de transmettre aux gens votre propre sentiment, votre propre émotion spirituelle, qui résulte des influences de signaux si puissants, afin qu’ils partagent avec vous une partie de votre vie, de vos pensées et, le principal, votre foi ! Dans les conditions du marché, le mensonge facilement vendu pénètre dans les yeux et dans les oreilles de ceux « qui sont heureux d’être trompés eux-mêmes ». Les gens cherchent une justification au choix qu’ils ont déjà accompli, et s’accrochent à des messages plausibles mais douteux, qui les aident à se renforcer dans le sentiment qu’ils ont raison. Ainsi, la possibilité de différencier la vérité de ce qui lui est seulement semblable, le courage de répandre la vérité, et non le mensonge calculé pour un haut rating et « j’aime », c’est ce qui doit distinguer un professionnel. Les chrétiens orthodoxes, de même que les médias orthodoxe, se trouvent sous la pression du même élément de marché : plus de vues, plus de « j’aime », afin de se trouver rapidement, à tout prix, au centre de l’attention. Et ceux qui gèrent leurs blogs, leurs pages internet, comprennent que de la quantité de « j’aime » dépend le prix de la publicité, cela inclut aussi le facteur commercial. Bien sûr, il est très important, d’un côté, de s’insérer dans le système du marché, cela est maintenant impossible de s’en passer ; mais, de l’autre côté, il ne faut pas s’engager dans une voie très dangereuse, qui, en fin de compte, mène à la perte, à la fois dans la vie spirituelle et dans le domaine professionnel. Le mensonge, les cris hystériques, les appels à la peur et aux antipathies de l’auditoire, tout cela fonctionne fort peu longtemps, et détruit la ressource la plus précieuse des médias, la confiance des gens. Dans ce domaine, certains de nos blogueurs « ecclésiastiques », je le mets entre guillemets, m’attristent. On ne peut appeler gens d’Église ceux qui ne travaillent pas pour l’Église, mais pour eux-mêmes. Tout cela est évident. Il leur semble qu’ils sont respectables, qu’ils dominent par la parole, que sous leurs plumes sortent des déclarations mordantes, des comparaisons et des images brillantes. Tout cela tourne la tête, et l’homme ne comprend pas qu’il travaille non pour l’Église, non pas pour que l’Église devienne meilleure, bien que ce sont précisément ces buts qui soient affichés. « Nous écrivons toutes ces saletés, afin que l’Église devienne meilleure ». Meilleure, sur la base de quels critères ? Exclusivement sur la base de son propre concept de ce que doit être l’Église. Mais ce concept ne coïncide pas avec celui du peuple de Dieu, celui des Conciles de l’Église, celui de tous ceux qui prennent des décisions responsables pour le destin de l’Église. Et la question surgit : que signifient ces cris hystériques ? Que signifie ce journalisme à moitié respectable qui manie les concepts ecclésiaux et qui ose donner des évaluations de la vie ecclésiale ? Pour les gens perspicaces, cela ressemble à une clownerie. Et il est important que les gens eux-mêmes qui utilisent l’espace internet soi-disant au nom de l’Église comprennent que leur position suscite en premier lieu de l’ironie, le rejet et qu’elle n’atteint aucun but. Certains d’entre eux tentent de créer autour d’eux certains mouvements. Pour quoi ? Soi-disant pour un renouveau, une amélioration de l’Église. Mais rien n’en sort, rien ne peut en sortir, parce qu’en réalité il est question non pas de buts élevés, mais de buts personnels, intéressés, carriéristes qui, malheureusement, ne donnent pas à de telles personnes l’occasion d’utiliser calmement et avec utilité les capacités que Dieu leur a données. Notre voie – est le labeur opiniâtre et l’édification, avant tout l’édification de la confiance. Nous ne pouvons et ne tentons pas de contraindre les gens à avoir confiance en nous, mais nous pouvons êtres des gens dignes de confiance. Il est important que tous ceux qui écrivent sur des thèmes ecclésiaux gagnent la confiance des gens. Même si l’on aborde certains thèmes compliqués, douloureux, il doit être clair que celui qui les traite est quelqu’un qui aime l’Église, qui œuvre non pour son propre intérêt, non pour recueillir le plus de « j’aime », non pour faire quelque carrière, d’élever son autorité dans un certain cercle de notre opinion publique. Pour cela, l’auteur doit réellement participer à la vie de l’Église, vivre de ses joies, se soucier de ses problèmes, et s’efforcer d’apporter une bonne contribution chrétienne, paisible et constructive, à ce que notre mouvement historique amène à des changements vers le mieux. Il faut encore se le rappeler qu’aujourd’hui, nous vivons dans un espace médiatique qui est indifférent à nous. Un volume immense d’informations est dirigé vers la discréditation de l’Église, pour saper son autorité. Et plus les gens participent à la vie ecclésiale, plus nos contemporains déclarent leur appartenance à la foi orthodoxe, plus ils portent ouvertement la marque de la croix du Christ, n’ayant point honte de leurs convictions, plus fort est le souhait de l’adversaire de limiter l’Église et d’arrêter notre mission. Et pour ce faire, tous les moyens sont bons, et en premier lieu sont les tentatives de saper l’autorité de l’Église, de ses ministres, le plus souvent au moyen de mensonges directs ou de commentaires tendancieux des faits. Comment devons-nous nous conduire face à cela ? – De la même façon que les saints apologètes du temps de l’empire romain défendaient l’Église, défendaient le Christ. Que personne ne pense que ce qui se produit autour de l’Église, le combat qui est mené pour les âmes, ne concerne pas les journalistes ecclésiastiques. Bien plus, cela, en premier lieu nous concerne tous, parce que votre parole a souvent plus de résonance que celle d’un évêque ou d’un prêtre. Aussi, nous avons tous une responsabilité pour l’avenir de notre Église. Et, comme des bons enfants se soucient de leurs parents, ainsi nous devons tous nous préoccuper avec amour de notre mère l’Église. Je vous remercie pour votre attention ».

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