Dans son exposé à l’Assemblée des évêques de l’Église orthodoxe russe, le patriarche de Moscou Cyrille a abordé notamment le Concile de Crète. Nous publions ci-après la traduction du passage en question.

« Depuis la dernière Assemblée des évêques se sont produits des événements qui ne sont pas sans importance dans le domaine des relations inter-orthodoxes. Le Concile panorthodoxe avait été prévu pour juin 2016 en Crète. Sa préparation, comme vous le savez, a été menée pendant de nombreuses décennies. Les questions liées à la participation [de l’Église orthodoxe russe, ndt] au Concile panorthodoxe ont constitué le sujet principal de l’ordre du jour de l’Assemblée des évêques [de l’Église orthodoxe russe, ndt] qui s’est tenue au mois de février de l’an passé. La majorité de leurs Éminences les archipasteurs présents ici étaient membres de cette Assemblée et se souviennent que nous avions pris connaissance des projets des documents conciliaires qui, peu avant, avaient été publiés sur l’insistance de l’Église orthodoxe russe. Ils se souviennent aussi que nous avions approuvé, sur le principe, la participation du Concile qui devait avoir lieu. Ce faisant, l’Assemblée des évêques exprimait sa « conviction que la condition indispensable au déroulement du Concile panorthodoxe était la libre participation à celui-ci des délégations de toute les Églises orthodoxes autocéphales communément reconnues», tandis qu’était mentionnée l’importance particulière «de la résolution, avant le Concile, du problème qui avait surgi dans les relations mutuelles des Patriarcats d’Antioche et de Jérusalem». L’Assemblée des évêques, a confirmé ipso facto la position que l’Église russe avait prise de façon conséquente lors du processus préconciliaire.

Les représentants du Patriarcat de Moscou ont participé activement à toutes les mesures de préparation qui s’en sont suivies. La délégation de notre Église a été formée par le Saint-Synode. Cependant, le développement des événements nous a contraints, peu avant la date arrêtée pour l’ouverture du Concile, à renoncer à y participer. La condition indispensable à la tenue du Concile panorthodoxe, déclarée par notre Аssemblée des évêques de 2016 s’est avérée non réalisée.

Le 1er juin 2016, l’Église orthodoxe de Bulgarie a appelé à reporter le Concile et a déclaré qu’elle n’y participerait pas dans le cas où celui-ci aurait lieu dans les délais indiqués. Quelques jours après, les Églises d’Antioche et de Géorgie ont fait des déclarations semblables, ainsi que l’Église orthodoxe serbe, qui a toutefois changé sa décision et a participé au Concile. Les raisons qui ont incité ces Églises à une telle décision, a été l’apparition, dans plusieurs Églises orthodoxes, de remarques critiques sur les projets de documents conciliaires qui furent publiés après l’achèvement des travaux de la réunion des Primats des Églises orthodoxes à Chambésy en janvier 2016, ainsi que l’absence prolongée de communion entre les Patriarcats d’Antioche et de Jérusalem, que l’on n’a pas réussi à surmonter durant la période préconciliaire, non plus que jusqu’à présent. Il est nécessaire de souligner que l’Église d’Antioche a annoncé depuis le début qu’elle ne participerait au Concile panorthodoxe que dans le cas, où le conflit avec l’Église de Jérusalem concernant la dispute au sujet de la juridiction ecclésiastique sur le Qatar serait résolue en temps utile. C’est pour cette raison que ni les décisions de la Réunion des primats à Constantinople en 2014, fixant la convocation du Concile pour 2016, ni les décisions des Primats prises à Chambésy l’année passée, fixant la date exacte de sa réalisation, n’ont été signées par les représentants de l’Église d’Antioche. Celle-ci n’a pas non plus signé le règlement d’organisation et des travaux du Saint et Grand Concile de l’Église orthodoxe, élaboré à Chambésy.

Dans de telles conditions complexes, ont eu lieu deux sessions extraordinaires du Saint-Synode de notre Église. Lors de la session du 3 juin, il a été décidé d’envoyer à S.S. le patriarche de Constantinople Bartholomée et aux primats de toutes les Églises orthodoxes une proposition de procéder à une consultation panorthodoxe préconciliaire extraordinaire, durant laquelle on s’efforcerait de parvenir à un accord portant sur les questions de principe. Lors de cette session, le Synode a fait remarquer que l’absence de participation de ne serait-ce qu’une des Églises orthodoxes autocéphales communément reconnues « constituerait un obstacle insurmontable pour la réalisation du Saint et Grand Concile». Le Synode a confirmé les corrections apportées par notre Église aux deux projets de documents conciliaires qui ont appelé le plus de remarques critiques, « formulées sur la base des jugements exprimés par les hiérarques, les membres du clergé et de l’ordre monastique et des laïcs».

Malheureusement, la proposition de l’Église russe concernant la convocation d’une consultation panorthodoxe extraordinaire n’a pas été acceptée. Le 13 juin, moins d’une semaine avant la date fixée pour l’ouverture du Concile, les membres du Synode se sont réunis en session extraordinaire à Moscou et, après avoir étudié attentivement la situation, on adopté une déclaration spéciale « Sur la situation survenue en relation avec le refus de nombre d’Églises orthodoxes locales à participer au Saint et Grand Concile de l’Église orthodoxe ». Dans cette déclaration étaient décrits en détails les événements qui s’étaient produits au cours du processus préconciliaire depuis le moment de la réunion des Primats à Chambésy en janvier 2016, et était exposée la position argumentée du Patriarcat de Moscou. En outre, était communiquée la décision du Synode de soutenir la proposition des Églises susmentionnées de reporter le Concile au moment «qu’il conviendra ultérieurement de fixer selon les résultats des discussions panorthodoxes et à la condition sine qua non de l’accord des Primats de toutes les Églises orthodoxes autocéphales communément reconnues». Le Synode, à son grand regret, a reconnu impossible la participation au Concile de la délégation de l’Église russe dans le cas où celui-ci serait malgré tout convoqué dans les délais fixés précédemment. Comme nous le savons, le Concile de Crète a néanmoins eu lieu, et dix Églises locales autocéphales orthodoxes communément reconnues y ont participé (je rappelle que le statut autocéphale de l’Église orthodoxe en Amérique n’est pas reconnu actuellement par tous dans le monde orthodoxe).

La décision de ne pas participer au Concile était complexe, mais je suis convaincu que c’était là la seule décision possible dans une telle situation. Depuis le début même de la préparation, durant de nombreuses années, du Saint et Grand Concile, celui-ci était conçu comme le Concile de toute l’Église orthodoxe, comme un Concile auquel participent tous les représentants de toutes les Églises orthodoxes locales communément reconnues, en tant que Concile appelé de façon visible à manifester au monde l’unité de l’Orthodoxie. Il est évident que suite à l’absence de participation de nombre d’Églises en Crète, cet objectif est resté non réalisé. Le principe de consensus de tous les participants au processus préconciliaire a été ici transgressé de toute évidence.

En outre, la question se pose du comptage des votes de ceux qui ont participé au Concile. Par exemple, le document « Relations de l’Église orthodoxe avec le reste du monde chrétien», qui a appelé le plus de remarques critiques dans les Églises locales, n’a pas été signé par 17 des 24 évêques de la délégation de l’Église orthodoxe serbe. Malgré cela, le document en question est considéré comme officiellement adopté par le Concile de Crète, dont l’Église-sœur serbe. Tout cela pose la question non seulement de l’observance de la procédure confirmée de façon panorthodoxe au Concile de Crète, mais aussi à quel point les documents qui y ont été adoptés reflètent un consensus authentique, une unanimité authentique, dans notre famille orthodoxe.
Je m’arrêterai brièvement sur les décisions des Églises orthodoxes locales liées au Concile de Crète, adoptées par les Églises qui n’y ont pas participé.

Le jour suivant l’achèvement des travaux du Concile, le Saint-Synode de l’Église orthodoxe d’Antioche a adopté une déclaration selon laquelle le Concile de Crète n’est pas reconnu comme « Saint et Grand Concile de l’Église orthodoxe», mais seulement comme «réunion préalable sur la voie du Concile panorthodoxe». Il a été constaté que les documents adoptés en Crète n’ont pas un caractère définitif, qu’ils sont ouverts pour des discussions ultérieures, et ne sont pas obligatoires pour le Patriarcat d’Antioche. Les membres du Synode de l’Église d’Antioche ont décidé à l’unanimité de « refuser d’attribuer le caractère conciliaire à toute rencontre orthodoxe, à laquelle ne participent pas toutes les Eglises orthodoxes, et soulignent, que le principe d’unanimité reste la relation fondamentale immuable entre tous les orthodoxes. Sur cette base, l’Église d’Antioche refuse d’appeler la rencontre de Crète «Grand Concile orthodoxe» ou «Grand et Saint Concile».

Le Synode de l’Église orthodoxe de Bulgarie, qui s’est réuni en novembre de l’an passé, a constaté que le Concile de Crète « n’est ni Grand, ni Saint, ni Panorthodoxe », en raison de l’absence de nombre d’Églises autocéphales, et aussi de fautes organisationnelles et théologiques qui y ont été permises». Une attitude critique a été exprimée envers certains documents adoptés au Concile qui « nécessitent une discussion théologique ultérieure, dans le but de corrections, de nouvelles rédactions ou de remplacement par d’autres (nouveaux documents)».

En décembre 2016, le Saint-Synode de l’Église orthodoxe de Géorgie a exprimé son attitude envers le Concile de Crète. Ses décisions coïncident entièrement avec la décision du Patriarcat d’Antioche, que j’ai déjà citée. Dans les décisions du Synode (de l’Église de Géorgie), il est souligné que le Concile de Crète «ne peut être appelé Concile général, panorthodoxe», à partir du moment où «les représentants de quatre Églises orthodoxes locales n’ont pas participé» à ses travaux. Il est constaté la transgression du principe du consensus et est souligné que « les décisions du Concile de Crète ne peuvent être obligatoires pour l’Église orthodoxe de Géorgie». Le Synode fait remarquer que dans les documents adoptés en Crète «ne sont pas exprimées en réalité les remarques fondamentales présentées par les Églises», d’où la nécessité de procéder à leur révision et leur correction.

Les résultats du Concile réuni en Crète ont été discutés lors de la session du Saint-Synode de notre Église le 15 juillet de l’an passé. Mentionnant que « le principe consensuel constituait la base de la coopération panorthodoxe au cours de tout le processus conciliaire », le Synode a constaté que « la réalisation du Concile en l’absence d’accord de la part d’une série d’Églises autocéphales transgresse ce principe, à la suite de quoi le Concile qui a eu lieu en Crète ne peut être considéré comme panorthodoxe, et les documents qui y ont été adoptés ne peuvent être considérés comme exprimant un consensus panorthodoxe». En même temps, le Saint-Synode a reconnu que « le Concile qui a eu lieu en Crète, auquel ont participé les représentants et les hiérarques de dix des quinze Églises orthodoxes autocéphales a été un événement important dans l’histoire du processus conciliaire dans l’Église orthodoxe, qui a commencé par la Première Conférence panorthodoxe de Rhodes en 1961».

Le Saint-Synode de notre Église, lors de la même session, a confié l’étude des documents adoptés en Crète à la Commission synodale biblique et théologique, qui a préparé une conclusion à ce sujet. Elle est maintenant présentée pour examen au Concile des évêques. Vous pourrez trouver cette conclusion dans le dossier que chacun de vous a reçu lors de votre inscription.

La Commission a comparé les copies des documents du Concile de Crète reçus par nous avec les textes préconciliaires qui avaient été précédemment examinés par l’Assemblée des évêques de février 2016. Les documents « L’importance du jeûne et son observance aujourd’hui » et « L’autonomie et la manière de la proclamée», ont été adoptés par le Concile de Crète sans qu’il y soit apporté des amendements substantiels. L’analyse du document « Relations de l’Église orthodoxe avec le reste du monde chrétien » a montré qu’en général il a subi des changements dans le bon sens, en prenant compte des critiques exprimées à son sujet. C’est ainsi qu’a été introduite dans le document la mention importante du rejet de l’uniatisme. Néanmoins, de nombreuses formulations restent insuffisamment claires et sont insatisfaisantes. Elles peuvent être comprises dans le sens qu’il est question du rétablissement de l’unité des chrétiens, et non du rétablissement de l’unité avec l’Église des communautés chrétiennes qui s’en sont séparées. C’est précisément ainsi que le texte conciliaire a été compris par certaines critiques du document. Malheureusement, nos amendements n’ont pas été pris en compte.

La terminologie du document « Le sacrement du mariage et ses empêchements » nécessite également des éclaircissements. En partie, il ne ressort pas clairement ce que signifie le terme « union civile » entre personnes de sexe différent qui, comme cela figure dans le document, n’est pas reconnue possible par l’Église.

Le document « Mission de l’Église orthodoxe dans le monde contemporain » comprend, comme précédemment, une série de formulations ambiguës, sans la révision desquelles le document ne peut être reconnu pleinement satisfaisant.

L’imprécision, demandant des clarifications, est présente aussi dans la nouvelle formulation introduite lors du Concile, dans le document « La diaspora orthodoxe ».

Les documents « Message du Concile » et « l’encyclique », préparés et adoptés directement lors du Concile contiennent également une série d’expressions qui ne sont pas entièrement claires. J’ai la conviction que notre Église ne peut être d’accord avec certaines d’entre elles. En même temps, le concept des questions sociales, exprimé dans les messages du Concile, ne contredit nullement l’enseignement social de l’Église orthodoxe russe.

Le présent Concile des évêques, entre autres décisions importantes, doit exprimer l’attitude de notre Église à l’égard du Concile qui a eu lieu en Crète ainsi qu’aux documents qui y ont été adoptés. Ce faisant, je voudrais particulièrement souligner que les discussions et même les différends dans notre famille orthodoxe au sujet du Concile de Crète n’ont pas assombri les interactions des très saintes Églises orthodoxes. La célébration commune de la divine Liturgie, la participation aux rencontres et manifestations inter-orthodoxes, tout comme auparavant, unit toutes les Églises autocéphales, qu’elles aient participé au Concile ou s’en soient abstenues. Je me réjouis qu’en ces jours nous attendions la venue à Moscou, sur mon invitation, de nos chers confrères, les Primats et les membres des délégations des Églises-sœurs, afin que nous commémorions ensemble les événements importants pour nous. Chaque fois que nous nous tenons devant l’Autel divin, nous ressentons clairement que nous constituons une seule sainte Église orthodoxe.

Terminant ma revue des événements importants du processus préconciliaire, je voudrais exprimer ma certitude que la tenue d’un Concile authentiquement panorthodoxe, faisant autorité dans le monde orthodoxe entier, constitue l’attente de toutes les très saintes Églises orthodoxes. Je suis convaincu que la préparation d’un tel Concile doit être conjuguée avec la participation libre de toutes les Églises autocéphales et la rédaction de textes conciliaires dans le respect égal de l’opinion de chaque Église locale, même la plus petite selon le nombre de ses fidèles, ainsi qu’avec la disposition de changer les formulations dans les documents qui appellent les plus grandes critiques dans l’une ou l’autre des Églises. Je présume que c’est seulement dans ce cas que peut avoir lieu le Saint et Grand Concile, apte à devenir celui qui doit être – la voix concordante, forte et une de l’Église orthodoxe universelle.

Traduit pour Orthodoxie.com

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