23/08/2017
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Comment Vladimir Poutine utilise-t-il l’Église orthodoxe dans la politique internationale ?

Comment Vladimir Poutine utilise-t-il l’Église orthodoxe dans la politique internationale ?

Nous publions ci-dessous l’étude de Kristina Stoeckl, directrice du projet de recherche « Conflits dans la société post-séculière » de l’Université d’Innsbruck.

Le 23 novembre 2016, le parlement de l’Union européenne a adopté une résolution intitulée « Sur la communication stratégique de l’Union visant à contrer la propagande dirigée contre elle par des tiers »

Dans le 8ème paragraphe de la résolution, les parlementaires déclarent, non sans condamnation : « Le gouvernement russe fait un usage agressif d’un panel étendu d’outils et d’instruments, tels que des groupes de réflexion et des fondations spéciales (Russkyi Mir), des autorités spéciales (Rossotroudnichestvo), des chaînes de télévision multilingues (Russia Today, par exemple), des soi-disant agences d’information et services multimédias (Sputnik, par exemple), des groupes sociaux et religieux transfrontaliers – le régime souhaitant se présenter comme le seul défenseur des valeurs chrétiennes traditionnelles –, des réseaux sociaux et des trolls internet, afin de s’attaquer aux valeurs démocratiques, de diviser l’Europe, de s’assurer du soutien interne et de donner l’impression que les États du voisinage oriental de l’Union européenne sont défaillants ». La résolution a été approuvée par 304 voix, tandis que 179 députés ont voté contre et 208 se sont abstenus. Les auteurs de la résolution se réfèrent deux fois au thème de la religion. Premièrement, en accusant le gouvernement russe d’utiliser « des groupes sociaux et religieux transfrontaliers – le régime souhaitant se présenter comme le seul défenseur des valeurs chrétiennes traditionnelles ». Deuxièmement, dans le contexte de la condamnation de « la guerre d’information, la désinformation de l’EIIL/Daech [organisation qui est interdite en Russie, K.S.] et les méthodes de radicalisation », qui a pour but de diffuser la rhétorique « politique, religieuse, sociale » de l’EIIL, ainsi que la haine et la violence. Ainsi, dans ce texte, la religion n’est guère plus que l’un des instruments de l’arsenal de propagande des forces qui traitent la démocratie libérale de manière hostile. Il est difficile d’imaginer que l’initiatrice de la résolution, une députée polonaise du groupe des conservateurs et réformistes européens et membre du parti au pouvoir en Pologne « Loi et Justice », Anna Fotyga, ait eu à l’esprit une vue aussi séculière de la religion lorsqu’elle a proposé cette résolution. L’affirmation que le gouvernement russe utilise, voire même finance le travail de « groupes sociaux et religieux transfrontaliers » du fait qu’il souhaite « se présenter comme le seul défenseur des valeurs chrétiennes traditionnelles » doit être examinée plus en détails. De quels groupes sociaux et religieux transfrontaliers s’agit-il ? Quelle idée de l’indépendance ou, au contraire, de la dépendance d’organisations religieuses, la résolution exprime-t-elle ? En tant que chercheuse ayant étudié pendant plusieurs années la participation de la Russie dans la concurrence de différents systèmes de valeurs au niveau international, je peux émettre une hypothèse bien fondée pour déterminer quels groupes sont ici l’objet de critiques. Premièrement, il y a les médias russes centrés spécifiquement sur la tradition orthodoxe et exprimant des vues impérialistes, tel que la chaîne télévisée « Tsargrad » qui, par exemple, a rapporté que la visite de Vladimir Poutine sur la Sainte Montagne de l’Athos, en mai de cette année était une sorte de montée sur le trône du chef du monde chrétien, puisque dans le passé, avant Poutine, seul l’empereur byzantin prenait place sur ce trône [il s’agit en fait d’un simple usage protocolaire en vigueur sur le Mont Athos qui permet à tout chef d’État, voire à un simple ministre, de s’asseoir sur le trône réservé habituellement à l’higoumène. En visite sur le Mont Athos, les présidents français ont eu droit à ce privilège, ndt]. Deuxièmement, il y a des partenaires russes d’ONG telles que le Congrès mondial des familles. Dans le cadre de ce Congrès, des activistes de mouvements pro-vie protestants, catholiques et orthodoxes, sont unis et coordonnent leurs efforts pour la protection de « la famille traditionnelle » et luttent contre les mariages de même sexe, la justice juvénile et autres, les maux, comme ils le supposent de la société libérale séculière. Dans quelle mesure l’insinuation que le gouvernement russe « embauche » et utilise ceux-ci et d’autres groupes et organisations comme des instruments de son arsenal de moyens de propagande correspond-elle à la réalité ? Et dans quelle mesure cette affirmation est-elle le résultat d’une analyse sociologique et historique erronée ? En Union Soviétique, la diplomatie religieuse était dans une large mesure un instrument de la propagande soviétique, alors que les représentants de l’Église orthodoxe russe s’exprimaient sur des sujets éloignés de la vie religieuse tels que, par exemple, la bombe à neutrons, afin de soutenir la position de leaders de la direction soviétique dans le combat pour la paix sur le forum international. Il n’y a aucun doute que le gouvernement russe actuel soutient directement « la défense des valeurs traditionnelles » au titre d’une plateforme idéologique destinée à justifiée l’autoritarisme dans la politique intérieure et l’antilibéralisme sur la scène internationale. Néanmoins, utiliser aujourd’hui l’argument que, tout comme dans le passé, les dirigeants religieux sont au service de l’État russe tout puissant qui les engage pour accomplir leurs tâches de propagande, constitue une simplification extrême de la situation. En réalité, la participation d’organisations religieuses dans la politique, aussi bien en Russie que dans d’autres pays, est d’une nature bien plus complexe que l’exécution d’ordres transmis par la chaîne de commandement. Durant les vingt dernières années, l’Église orthodoxe russe a continuellement déployé des efforts pour définir sa position concernant la démocratie libérale, le sécularisme, et son attitude à l’égard du concept des droits de l’homme. Cela s’est produit bien avant que les slogans de modernisation de l’époque de Dmitri Medvedev ne soient remplacés par la rhétorique des valeurs traditionnelles à l’époque du troisième mandat présidentiel de Poutine. La conception des valeurs traditionnelles comme principale alternative au concept libéral de liberté individuelle a surgi dans l’orthodoxie russe bien avant que cette approche ait été reprise par le Kremlin. Les groupes conservateurs orthodoxes partagent cette critique du libéralisme et du sécularisme avec les groupes religieux conservateurs dans d’autres pays, parmi lesquels les catholiques conservateurs en Pologne ne sont pas les derniers, là où le parti de la Loi et de la Justice gouverne et élabore son propre programme fondé sur des valeurs chrétiennes traditionnelles. Or en Pologne, puisque ce pays est membre de l’Union Européenne, ce programme reste principalement au niveau de la politique intérieure. En tant qu’observatrice sachant qu’à l’intérieur de l’Église orthodoxe russe des voix différentes se font entendre, je suis alarmé par le fait que les dirigeants politiques actuels de la Russie ne soutiennent qu’un type spécifique de traditionalisme au sein de l’Église, lequel préfère en fait un mariage d’intérêt, la promptitude à être utilisé par l’État en échange du pouvoir et des avantages matériels. Le fait même de la rivalité entre différentes notions de normes au sein de l’Église et de la société est complètement normal. La résolution déclare à juste titre que les valeurs prônées par l’Union européenne, à savoir la liberté, la démocratie, la solidarité, et les droits de l’homme sont attaquées. Mais soutenir que les causes de cela se trouvent exclusivement au-delà des frontières de l’Europe (Russie, EIIL) ou encore concernent le domaine de l’irrationnel (« religion », « désinformation ») serait trop simple. Pour ce qui concerne les parallèles historiques, la question se pose : la Russie tente-t-elle réellement d’influencer la droite européenne, les opposants à l’Union Européenne, tout comme l’Union Soviétique influençait les partis socialistes dans toute l’Europe pendant la guerre froide ? Ce n’est pas complètement exclu. Mais je le répète : la propagande anti-UE n’est pas l’instrument à l’aide duquel le sort de la construction étatique en Europe sera décidée. Les décisions seront faites par les Européens eux-mêmes. Et le désir de se présenter comme une victime ne nous aidera d’aucune façon à résoudre ce problème.

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Jovan Nikoloski