Christos Yannaras : « L’hybris de l’autocéphalie »

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Nous vous invitons à lire la traduction française de l’article du théologien grec Christos Yannaras publié le 7 octobre dernier dans le quotidien grec « Kathimerini »

La presse écrite et le ‘téléspectacle’ ont pour objectif d’impressionner, de manipuler le citoyen, pas de l’informer. Il est dès lors « naturel » qu’ils ont passé sous silence la question, cruciale pour l’Hellénisme, des récentes et de plus en plus insolentes contestations de l’« œcuménicité » du patriarcat de Constantinople sur le plan international.

Anticipant les coassements stéréotypés de notre intelligentsia « progressiste », clarifions les choses pour la nième fois : Lorsque nous parlons d’« œcuménicité » (selon la compréhension de la catholicité ) du Patriarcat de Constantinople, cette notion n’a pas le moindre lien (conceptuel et réel) avec le provincialisme nationaliste grec. Elle renvoie précisément à l’opposé : à l’aisance et à l’ouverture cosmopolites qui constituaient, durant des siècles, le trait caractéristique de l’identité des Hellènes – ce dont précisément nous nous sommes débarrassés, afin que notre petit État balkanique contemporain, avec son économie fondée sur la revente, se vende comme « européen ».

Qui demande aujourd’hui la suppression (et l’usurpation) de la responsabilité et du service de la « catholicité » ecclésiastique, qu’exerce depuis des siècles le Patriarcat de Constantinople ? C’est Moscou qui joue les contestataires, comme toujours au nom de l’argument de la supériorité en nombre (démographique) et de l’autoritarisme sur le plan international. Or, cette fois, c’est Moscou, qui est franchement l’objet d’une provocation de la part la candeur (sui generis) américaine.

Pour dire les choses en style télégraphique et donc schématiquement : c’est une énigme difficilement explicable que cette phobie flagrante vis-à-vis de la Russie, qui obsède l’establishment politique américain, quel que soit le président. Les Américains semblent croire que la Russie n’a pas cessé d’être une Soviétie stalinienne : une menace cauchemardesque venant d’un communisme totalitaire. Dès lors, l’Otan lui aussi demeure la forteresse défensive d’une alliance de pays face au danger marxiste !

Elle est donc bornée (et par là infantile) l’insistance américaine de voir également l’Ukraine intégrer l’Otan afin que des bases américaines soient installées sur le ventre mou de la Russie. Pour que pareil objectif soit atteint, il convient que l’Ukraine soit libérée de ses liens historiques, ethniques, culturels, ecclésiastiques avec la Russie, et l’« autocéphalie » ecclésiastique a été considérée comme un pas crucial vers cette indépendance. C’est la première fois, dans les annales internationales, qu’un ministre des affaires étrangères de la superpuissance américaine déclare sans ambages que l’Église orthodoxe d’Ukraine devait être proclamée « autocéphale », qu’elle devait être indépendante du patriarcat de Moscou !

L’« œcuménicité » du Patriarcat de Constantinople implique aussi la responsabilité (ou le service) d’octroyer (toujours de façon synodale : sur décision d’un synode d’évêques) à une Église locale les pouvoirs d’une autonomie administrative (règlement des problèmes pratiques liés au bon ordre), de la rendre « autocéphale ». Dès lors, la voie vers l’« autocéphalie » de l’Ukraine passe immanquablement par le Phanar, et les Américains ont beaucoup de possibilités, pour arriver à leurs fins, de « mettre le fusil sur la tempe » du patriarche romiote [patriarche de la deuxième Rome - Constantinople NdT]. En même temps toutefois, le chantage qu’exerce la politique myope des États-Unis sur le Patriarcat de Constantinople offre aux Russes une occasion rêvée : il confirme leur prétention selon laquelle la responsabilité (le service) de garantir l’unité des Églises orthodoxes « de par l’œcoumène » ne peut plus désormais appartenir exclusivement à une poignée de Romiotes [habitants de la deuxième Rome – Constantinople NdT] démunis d’Istanbul. La primauté de la responsabilité, le rôle et le titre d’« œcuménique » doivent être conférés au patriarche de Moscou « et de toutes les Russies » !

En outre, la tragédie de la profonde sécularisation (surtout la richesse mythique et l’ivresse du pouvoir) qui a radicalement aliéné l’Église russe, débouche sur des contradictions criantes : les Russes contestent l’œcuménicité supranationale du synode épiscopal du Phanar, mais quand le patriarche de Constantinople convoque des synodes d’évêques ou des synodes de « primats » des Églises orthodoxes, le patriarche de Moscou refuse ostensiblement d’y participer et, de plus, il exerce un chantage sur les « primats » qui dépendent économiquement (et politiquement) de Moscou, afin qu’ils le suivent dans son abstention. En langue ecclésiastique, un tel comportement est caractérisé de « machination » (tureion), et dans la langue courante : « infamie » (atimia).

Dans ces circonstances historiques, l’épreuve la plus dramatique et la plus douloureuse est l’impuissance du Patriarcat œcuménique à parler une langue ecclésiastique. Il parle la langue de bois de l´intellectualisme religieux et du moralisme utilitariste, une langue qui ignore la folie évangélique de l’espoir mis dans « la mort qui écrase la mort ». Constantinople défend son « œcuménicité » en faisant appel à des dispositions canoniques et à des interprétations légalistes de décisions synodales.

Quelle pourrait être « l’autre langue » de la logique ecclésiastique et point de la logique religieuse ? Que le Patriarcat œcuménique annonce, de manière conciliaire, que l’« autocéphalie » n’est conférée qu’à des archevêchés et point à des Églises nationales. Par définition, l’« Église » est une communauté locale, le corps d’une communauté de membres, un ensemble de communautés présidé par un évêque, un corps de plusieurs évêques, synodalement cohérent. Non, l’origine nationale et raciale ou la nationalité ne constitue une « Église ».

Dans les « Actes [Tomoi] synodaux » fatidiques de l’autocéphalie (fatidiques car ils ont déchiré le corps unique de l’Église en organismes étatiques dotés d’une idéologie et d’un pouvoir religieux – des Églises d’État), le patriarche œcuménique procèdera à cette reformulation rectificative : « Archevêché autocéphale de Moscou, d’Athènes, de Belgrade, de Sofia, de Tirana ». Avec des liens fondés sur la périchorèse synodale.

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Jivko Panev, maître de conférence en Droit canon et Histoire des Églises locales à l’Institut de théologie orthodoxe Saint Serge à Paris, recteur de la paroisse Notre Dame Souveraine, à Chaville en banlieue parisienne.