Interview du métropolite Hilarion, primat de l’Église russe hors-frontières

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Dix ans se sont écoulés depuis la réunification de l’Église orthodoxe russe. Le primat de l’Église orthodoxe russe hors-frontières, le métropolite Hilarion, s’exprime dans l’interview suivante à l’agence russe RIA-Novosti sur la vie de la partie de l’Église russe se trouvant à l’étranger, les problèmes auxquels elle fait face et ce à quoi elle s’attend à l’avenir, ainsi que les conditions dans lesquelles vivent les représentants de la communauté orthodoxe russe en Amérique. Le primat a été interviewé par Dmitri Zlodorev à Washington.

– Monseigneur, cette année marque les dix ans de la réunification de l’Église russe. De votre point de vue, qu’est-ce que ces années ont montré, et à quoi faut-il maintenant aspirer ?

– Après ces dix années d’union s’est manifesté le sentiment qu’il n’y a jamais eu de rupture. On sent que le corps de l’Église est sain et n’a jamais été malade. Nous communions d’un seul Calice. Et en visitant la Russie et les autres pays de l’ex-Union soviétique, nous ressentons la fraternité et l’unité du peuple. Nous percevons la joie de l’amour fraternel et de la concorde dans les affaires ecclésiales et dans notre vie sociale. Aussi, le rétablissement de l’unité de l’Église était la seule démarche juste. Comme il était dit dans nos statuts, l’Église orthodoxe russe à l’étranger constitue une partie indivisible de l’Église orthodoxe russe et dispose d’une existence autonome jusqu’à la chute du régime athée. Cela a été écrit encore à une époque où beaucoup de choses empêchaient la réunification. Mais, avec l’aide de Dieu, nous avons réussi à y parvenir.

– Vous avez été primat de l’Église orthodoxe russe hors-frontières pendant presque ces dix ans…

– La réunification s’est produite sous le patriarche Alexis II et le métropolite Laur. J’étais alors à la tête du diocèse d’Australie et de Nouvelle Zélande de l’Église russe hors frontières. Mais naturellement nous avons tous participé aux différentes discussions, une commission a été créée, nous lisions ses conclusions, apportions des modifications.

– Quels sont vos souvenirs personnels à ce sujet ?

– Je suis venu en Russie en 2003 ou 2004 dans le cadre du premier groupe officiel, lorsque nous avons été invités, avec l’archevêque de Berlin et d’Allemagne Marc et l’archevêque de San Francisco et d’Amérique occidentale Cyrille, à rencontrer le patriarche Alexis et les membres du Saint-Synode de l’Église orthodoxe russe. Ce fut une rencontre remarquable. Nous avons alors fait connaissance du métropolite Cyrille, qui est devenu maintenant patriarche. J’ai conservé de cet entretien de très bons souvenirs. Nous avons longtemps parlé en tête-à-tête avec le patriarche Alexis. Et il fut alors décidé qu’il était nécessaire de conduire des négociations sur la réunification. Une commission constituée de membres du clergé a été créée. C’est ainsi que peu à peu, nous sommes arrivés à l’année 2007 [année de la réunification, ndt].

– Qu’est-ce qui a changé pour l’Église russe hors-frontières durant ces dix années ? Et comment a-t-elle changé pendant ce temps ?

– Je pense qu’elle est restée identique, mais qu’elle se trouve enrichie spirituellement par la communion avec toute l’Église russe. La vie ecclésiale à l’étranger continue. Nos paroisses renaissent, beaucoup de Russes, d’Ukrainiens, de fidèles d’autres nationalités viennent chez nous. De nouvelles communautés sont constituées. Tout ceci est le résultat de la réunification. Il faut dire qu’auparavant, de nombreuses personnes avaient tout simplement peur de venir chez nous.

– En novembre-décembre se déroulera l’Assemblée des évêques de l’Église orthodoxe russe, à laquelle vous assisterez. Qu’attendez-vous d’elle et quelles questions aimeriez-vous y soulever ?

– Nous n’en avons pas encore parlé. Mais ce seront les questions qui sont toujours discutées : comment attirer plus de gens à l’église, pour une vie plus vigoureuse tant en Russie que dans les autres pays. C’est un processus constant. Une discussion préconciliaire est actuellement en cours, dans le cadre de laquelle chacun des participants peut soulever toute question, et cela continue.

– Depuis la rencontre du patriarche Cyrille et du pape de Rome, une année et demie s’est écoulée. Qu’est-ce que cela a donné dans le rapprochement et la collaboration des deux Églises ?

– Je ne pense pas que quelque chose ait bougé. Du point de vue de l’Orthodoxie, cela est impossible sans renonciation de l’Église catholique-romaine à certains de ses enseignements dogmatiques. Ils existent depuis des décennies, et il n’y a aucun progrès. Les catholiques ne renoncent pas à leur doctrine selon laquelle le pape est le chef de l’Église, qu’il est infaillible dans ses décisions. Ils n’ont pas renoncé à beaucoup d’autres de leurs enseignements qui sont pour nous inacceptables. Aussi, la rencontre du patriarche Cyrille avec le pape François a été consacrée à des questions sociales. Le patriarche a maintes fois mentionné que dans les conditions de la chute de la moralité dans le monde, toutes les Églises chrétiennes doivent combattre ensemble contre ce phénomène et défendre les valeurs chrétiennes. Malheureusement, cela ne donne pas grand chose. Aussi, je pense que la question qui s’est posée au patriarche n’est pas l’union avec les catholiques, mais simplement la résolution des questions morales et éthiques dans le monde.

– Cela a-t-il réussi ?

– Cette rencontre était inattendue et nombreux sont ceux, tant en Russie qu’à l’étranger, qui ont exprimé leur inquiétude à cette occasion. Je pense que maintenant cela s’estompe, mais certaines personnes en parlent encore.

– Comment l’Église russe hors-frontières vit-elle en Amérique aujourd’hui ? Les relations entre la Russie et les États-Unis, pour ne pas dire plus, ne sont pas des meilleures. Vous êtes russes, mais aussi américains. Comment pouvez-vous vivre entre « deux feux » ?

– Nous sommes confus qu’aux États-Unis se créent des idées inexactes sur la Russie. L’histoire de soi-disant immixtions dans les élections américaines est bien sûr inventée. Mais de telles histoires n’ont pas d’incidence sur notre vie. Nous ne ressentons aucune pression ou persécution de la part des autorités américaines. Les simples Américains ont été et restent de bonnes personnes, nous ne ressentons aucune haine de leur part. Cela reste le fait de la télévision, où des gens font la promotion de leurs intérêts politiques ou nationaux. Mais c’est leur problème.

– Mais aussi parmi les paroissiens, il y a probablement une majorité d’Américains.

– Non, nous avons beaucoup de Russes. Mais, grâce à Dieu, il y a déjà beaucoup d’Américains qui, en tant que partie de l’Église russe, comprennent l’esprit russe et ont conscience du fait qu’il n’y a chez nous aucune politique, mais seulement l’aspiration spirituelle au salut.

– Et comment commentez-vous l’information selon laquelle, autour du monastère de la Sainte-Trinité à Jordanville (État de New York) se rassemblent des groupes de gens qui crient des slogans contre les Russes ?

– Ce sont certains habitants locaux qui vont chasser non loin du monastère. Et celui-ci leur a interdit de le faire. De toute évidence, ils en ont tiré ombrage et agissent comme des voyous. Bien sûr, cela occasionne de la gêne au monastère. À deux ou trois heures du matin, lorsque les moines dorment, ces gens commencent à faire du bruit. Il y a eu des cas similaires dans le passé, parce certains de nos voisins ne comprenaient pas ce que sont les moines, de quelle Église il s’agit. Quelqu’un a brisé les pierres tombales au cimetière. Mais ce ne sont que quelques individus, je ne dirais pas qu’ils représentent quelque mouvement important.

– Comment peut-on régler ce problème ? Il s’agit pourtant du monastère principal de l’Église orthodoxe russe hors-frontières.

– Les autres voisins ont une attitude absolument normale envers le monastère. Quant à ceux-ci, ce sont des voyous, il faut les attraper afin que la police s’en occupe.

– Prépare-t-on les canonisations de nouveaux saints dans l’Église hors-frontières dans un avenir proche ?

– Non, nous n’en préparons pas.

– À la fin du mois d’octobre, 20 années se seront écoulées depuis le meurtre de José Munoz-Cortes, le gardien de l’icône myroblite miraculeuse de la Mère de Dieu « Portaïtissa » de Montréal. Une commission, chargée de recueillir des témoignages en vue de sa canonisation a été formée dans le diocèse d’Europe orientale de l’Église orthodoxe russe hors-frontières…

– Il s’agit précisément d’une commission diocésaine qui doit à l’avenir transmettre les documents réunis pour une commission synodale. Mais actuellement le Synode des évêques a décidé de ne canoniser personne. Le temps nécessaire doit être pris pour la collecte de documents, leur examen.

– La canonisation du frère José est-elle lointaine ?

– Cela est difficile à dire. Tout dépend du Synode. Chacun de ses membres a son opinion, ils doivent parvenir à une position unique. En outre, le Synode se prononce contre une décision hâtive. Même dans le cas de l’archevêque Jean de Changhaï et San Francisco, le processus a été très long, on l’a canonisé plus de 20 ans après son trépas. De nombreux évêques disaient alors que plus de temps doit passer.

– Quelles manifestations ecclésiales sont prévues pour le vingtième anniversaire de l’assassinat du frère José ?

– La manifestation principale est le pèlerinage traditionnel qui sera organisé à la fin d’octobre près du lieu de son inhumation, au cimetière russe du monastère de la Sainte-Trinité à Jordanville (État de New York). Là viennent des fidèles de tous les confins des Etats-Unis et du Canada. L’icône myroblite de la Mère de Dieu d’Hawaï viendra aussi. Je connaissais bien le frère José. Le Seigneur lui a confié une obédience étonnante – être le gardien de l’icône myroblite de la Mère de Dieu de Montréal. Pendant de nombreuses années, il la conduisait dans les paroisses russes dans le monde entier. Il accomplissait cette obédience difficile avec amour et patience. Le Seigneur a permis qu’il mourût en martyr. Et la sainte icône a disparu. Dieu merci, il y a maintenant l’icône d’Hawaï. Nous voyons que son gardien, le frère Nectaire Yangson est heureux d’accomplir cette tâche spirituelle, d’avoir la possibilité de visiter des paroisses orthodoxes, d’avoir des contacts avec les gens.

– Monseigneur, dans vos veines coule non seulement du sang russe, mais aussi ukrainien. Quelle est votre attitude à l’égard de ce qui se passe en Ukraine, notamment dans l’Église ? Récemment, le président ukrainien Porochenko s’est adressé au patriarche de Constantinople Bartholomée pour lui demander de créer une Église orthodoxe ukrainienne unique. Dans quelle mesure cela est-il possible ?

– C’est la tentative habituelle de créer une Église autocéphale en Ukraine. C’est un mouvement politique, et le patriarche de Constantinople a assuré le patriarche de Moscou et de toute la Russie Cyrille qu’il ne reconnaîtrait pas les schismatiques. Le soi-disant « Patriarcat de Kiev » s’empare des lieux de culte de notre Église. Il est très triste que cela puisse être possible et que le gouvernement ukrainien s’immisce dans les affaires de l’Église.

– Nous avons commencé la discussion avec le thème du dixième anniversaire de la réunification de l’Église russe. Et qu’attendez-vous, disons des dix prochaines années de la vie ecclésiale ?

– J’espère qu’elles seront paisibles, calmes et fructueuses. Nous voyons que dans l’Église, particulièrement en Russie, la jeunesse est de plus en plus nombreuse. Ces gens, vivant en Union Soviétique, n’avaient pas d’éducation spirituelle, mais peu à peu, en venant aux offices, ils se renforçaient de plus en plus dans leur foi. Ainsi, les paroisses, également à l’étranger, deviennent plus vigoureuses. Les gens comprennent pourquoi ils viennent à l’église, ce que signifie pour eux le salut éternel. Il est important que cela continue.

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