« Quelques réflexions à l’approche de l’assemblée générale du 7 septembre », par Daniel Struve
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Nous publions ci-dessous une réflexion (source) de Daniel Struve en vue de l’assemblée générale de l’Archevêché (1) des églises orthodoxes russes en Europe occidentale qui aura lieu le 7 septembre (documents). Daniel Struve est universitaire, traducteur, rédacteur en chef de la maison d’édition YMCA-Press, membre du comité de rédaction des revues « Vestnik RHD » et « Messager orthodoxe ».

« À l’approche de l’assemblée générale du 7 septembre, je voudrais faire un bilan aussi synthétique que possible des discussions qui ont eu lieu sur Internet.

Si ces discussions ont le plus souvent tourné au dialogue de sourds, c’est qu’il n’a jamais vraiment été possible de s’entendre sur la nature de la crise qu’affronte aujourd’hui l’Archevêché et dont l’enjeu est l’organisation de la diaspora orthodoxe en Europe occidentale dans les années à venir.

La vérité est que, le 27 novembre 2018, le Patriarcat de Constantinople a décidé de supprimer d’une manière irrévocable l’Archevêché des paroisses russes d’Europe occidentale et qu’il a ordonné à toutes ses paroisses de rejoindre les métropoles grecques locales. Aucune discussion autour de cette décision ne sera ouverte sinon sur les modalités du transfert d’autorité dudit Archevêché aux métropoles grecques.

Ceux qui prétendent encore le contraire s’abusent eux-mêmes ou alors ne disent pas vrai. La délégation qui s’est rendue pour une seconde fois à Constantinople au début du mois d’août n’en a rien rapporté et n’a même pas publié de communiqué. En effet, elle n’a pu que confirmer ce qu’elle savait déjà : pour Constantinople, l’Archevêché est une page tournée. Je regrette, pour ma part, qu’un communiqué clair ne soit pas venu détromper ceux qui attendent toujours en vain un adoucissement de cette décision.

Dans cette situation sans équivoque, la seule solution alternative pour l’Archevêché est de rejoindre le patriarcat de Moscou dans le cadre d’une autonomie administrative et financière reconnaissant notre spécificité et notre tradition. C’est ce que clame depuis le début notre archevêque. C’est ce à quoi le Patriarcat de Moscou s’est engagé.

Outre la conviction de notre archevêque, plusieurs autres arguments forts plaident en faveur de ce rattachement. D’une part, c’est incontestablement l’unique solution permettant d’empêcher un démantèlement brutal et immédiat de l’Archevêché. D’autre part, c’est une solution historiquement et canoniquement légitime, comme l’a reconnu implicitement le Patriarcat de Constantinople lui-même, qui a finalement laissé l’Archevêché décider librement de son destin, présentant désormais sa décision comme une simple « invitation ». Sans doute se souvient-on à Constantinople qu’au moins jusqu’en 1999, la position officielle du Patriarcat a toujours été que l’Archevêché devrait retourner un jour au Patriarcat de Moscou. Enfin, malgré la présence dans l’Archevêché de nombreuses paroisses entièrement ou partiellement francophones, malgré l’assimilation des descendants de l’émigration russe et l’intégration de nombreux fidèles d’origines les plus diverses, les liens de beaucoup de paroisses de l’Archevêché avec la tradition russe restent encore très forts. Des prêtres de l’Archevêché continuent et continueront à venir de Russie, d’Ukraine, de Moldavie. Le tropisme russe de l’Archevêché, non moins fort que son tropisme local et que beaucoup lui reprochent, est un état de fait incontournable, qui doit être reconnu et pris en compte au moment du choix historique devant lequel nous sommes placés. En même temps, l’Archevêché n’est manifestement pas prêt à se couler dans le moule des institutions russes de l’étranger, encore très marquées par leur passé soviétique. Le régime d’exception prévu par l’accord avec les responsables du Patriarcat de Moscou constitue donc un bon compromis. Les membres non russes de l’Archevêché comprendront qu’il s’agit d’une mesure difficile à accepter, mais nécessaire pour préserver l’existence du diocèse, de la même façon qu’au nom de l’unité et de la vocation locale et universelle de l’Archevêché, l’écrasante majorité des membres d’origine russe étaient restés sourds, en 2003, aux sirènes patriotiques de Moscou.

On comprend que cette solution suscite des réticences dans un Archevêché qui, depuis 1930, s’est construit dans l’opposition à Moscou et dans l’adhésion à Constantinople. Il est aussi naturel que cette méfiance envers Moscou ait été renforcée par les « troubles » qu’ont connus au cours des années 2000 le diocèse de Souroge, puis notre Archevêché. Néanmoins on tient aujourd’hui sur le Patriarcat de Moscou des propos sans nuance qui relèvent manifestement du parti pris, voire d’une phobie irrationnelle. Ces propos s’apparentent, quand ils ne vont pas y puiser directement, aux discours parfois délirants tenus par la partie la plus radicale de l’Église orthodoxe russe hors frontières, laquelle a fini par rompre avec l’Église et s’est enfoncée dans une dérive sectaire. Certes nous devons être conscients des graves problèmes que connaît l’Église de Russie au sortir de 70 ans de totalitarisme et de terreur d’État qui ont vu la mise hors la loi et l’annihilation physique de ses structures, puis une reconstruction limitée sous le contrôle étroit de l’État totalitaire. L’Église de Russie porte et portera encore longtemps les stigmates de ces années de destruction à la fois physique et morale. Mais nous ne devons pas oublier qu’au contraire de l’EORHF, jamais l’Archevêché n’a nié l’ecclésialité de l’Église orthodoxe de Russie, reconnue par toutes les Églises autocéphales. Prétendre que la reconnaissance de l’autorité du patriarche de Moscou soit de quelque manière que ce soit un ralliement au régime de Poutine, que ce rattachement serait une « perversion » (sic !), qu’il transformerait inéluctablement l’Archevêché en un nid d’agents du FSB (sic !), ou encore qu’une vie ecclésiale digne de ce nom serait impossible au sein du Patriarcat de Moscou, sont des arguments fallacieux et sans fondement, reposant sur des confusions évidentes, et démentis notamment par le témoignage de paroisses qui pourraient servir de modèles à celles de l’Archevêché comme celles de la rue Saint-Victor à Paris, d’Amsterdam et beaucoup d’autres. Enfin, il est faux de prétendre, comme certains le font, que le régime autoritaire et kleptocratique de la Russie d’aujourd’hui soit identique au régime soviétique. C’est faire bon marché des spécificités du totalitarisme. Certes la Russie, qu’on avait trop rapidement considérée comme un État de droit en formation dans les années 1990, a du mal à se dépêtrer de son passé totalitaire et des effluves staliniens, mais c’est un pays en pleine évolution, bien différent de l’URSS d’avant la pérestroïka. L’Église, certes toujours instrumentalisée et contrôlée par le pouvoir, y occupe une position et une place qui n’a rien à voir avec celle qu’elle avait jusqu’à la fin des années 1980 en Union soviétique. Enfin, le régime de Poutine, même s’il a renforcé son emprise sur le pays et mis en place un système de propagande global, est aujourd’hui sur le déclin et ressemble peu au poutinisme triomphant, armé de l’idéologie du « Monde russe » (un terme aujourd’hui déconsidéré), qui inspira, il y a seulement quelques années, la construction du Centre spirituel russe du quai Branly.

Au demeurant, les membres du clergé et les paroisses de l’Archevêché qui estimeraient en conscience, ou en raison d’une situation ou d’une histoire particulière, ne pas pouvoir faire ce choix, ont la possibilité de rejoindre séparément la métropole grecque de leur pays, comme le Patriarcat de Constantinople les y a invités et comme ils le feraient si l’Archevêché tout entier le décidait. Inversement, il n’y a aucune raison pour que des paroisses qui ne souhaiteraient pas suivre l’Archevêché dans son changement de juridiction, imposent leur décision aux autres et refusent de laisser l’Archevêché poursuivre sa mission au sein du Patriarcat de Moscou. Un débat serein et respectueux peut donc parfaitement se mettre en place et nous devons savoir gré à l’archevêque Jean de l’avoir rendu possible. La fièvre malsaine qu’on fait parfois monter sur internet ou ailleurs, notamment en s’en prenant indignement et injustement à la personne de l’archevêque, garant de l’unité de l’Archevêché, repose pour l’essentiel sur des malentendus et des confusions, parfois sciemment entretenus.

Tel est donc le choix clair devant lequel nous sommes placés, certes difficile, mais qu’il convient de situer dans son contexte ecclésial, en rappelant que les divisions qu’il entraînera ne portent pas atteinte à l’unité fondamentale de l’Église, laquelle ne dépend pas de l’appartenance juridictionnelle. 

En revanche, l’Archevêché ne peut éviter de faire un choix ni même différer trop longtemps sa décision, au risque de se disloquer. Tous les discours faisant croire que d’autres solutions (toujours laissées dans le flou) seront bientôt possibles ou qu’avant de prendre toute décision, l’Archevêché devrait d’abord s’engager dans un long processus de réforme et de rénovation, qu’on pourrait donc, 10 mois après la suppression de l’Archevêché, décider en quelque sorte de ne rien décider, sont absolument irréalistes et irresponsables. Les partisans de la procrastination ou de l’indépendance intégrale se réfèrent souvent à l’épisode de 1965-66, quand l’Archevêché, repoussé vers Moscou par le Patriarcat de Constantinople, avait proclamé son indépendance. Mais cet épisode ne peut en aucun cas servir de précédent, tant les circonstances étaient différentes. En 1965-66, l’Archevêché conservait un socle sociologique cohérent et solide, celui de l’émigration russe et de ses descendants immédiats. Il dominait sans partage la vie ecclésiale en France. Il pouvait compter sur l’appui de l’Institut Saint Serge dont l’autorité était très haute dans le monde orthodoxe et au-delà. Le contexte politique était celui de la Guerre froide et d’une quasi-paralysie des Églises orthodoxes des pays de l’Est. Enfin le Patriarcat de Constantinople, tenu informé par l’Archevêché, continuait à le soutenir discrètement. Aujourd’hui, la guerre froide est terminée et le rideau de fer est tombé. L’impossibilité absolue de rejoindre le Patriarcat de Moscou, qu’on pouvait opposer à Constantinople en 1966, n’est plus un argument opposable. Les Églises des pays de l’Est ont retrouvé des possibilités d’action qu’elles n’avaient pas auparavant. L’Archevêché n’occupe plus une place aussi dominante en France. Il s’est diversifié, ce qui est une excellente chose, mais ce qui ne facilite pas la recherche du consensus. L’Institut Saint Serge, enfin, traverse une crise qui est en partie la cause de celle de l’Archevêché, avec lequel ses liens se sont distendus. Ce serait une folie que de s’engager dans ces conditions dans une refondation de l’Archevêché sans lui avoir trouvé au préalable un socle canonique solide.

Ce n’est pas faire preuve de défaitisme que de reconnaître que nous ne sommes pas tout-puissants et que nous subissons malgré nous les contrecoups d’événements parfois lointains, que nous ne maîtrisons pas. C’est en revanche faire preuve d’irresponsabilité ou d’immaturité que de croire ou de faire croire qu’il suffit de vouloir pour pouvoir plutôt que de reconnaître avec lucidité la situation dans laquelle nous nous trouvons et de chercher à y lire une indication sur la volonté de Dieu.

Car c’est de cela finalement, au-delà du choix juridictionnel, qu’il devra être question lors de la prochaine Assemblée, plus que de nos préférences partisanes. Et c’est l’absence ou la présence de ce souci qui déterminera la tenue et la teneur de ses débats. Encore une fois, à la suite de la décision synodale mettant fin à l’existence de l’Archevêché au sein du Patriarcat de Constantinople, il s’agit pour ses membres de réfléchir en toute responsabilité, non pas dans un esprit de parti ou de faction, mais sous la conduite de l’archevêque et en union conciliaire avec lui, à la nécessité ou non de préserver la mission de l’Archevêché et pour cela de lui trouver une nouvelle place au sein du Patriarcat de Moscou.

Daniel Struve, 24 août 2019. »

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