Décès de l’écrivain Claude-Henri Rocquet

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Décès de l’écrivain Claude-Henri RocquetL’écrivain Claude-Henri Rocquet (site dédié), de confession orthodoxe, de la paroisse Notre-Dame-Joie-des-Affligés et Sainte-Geneviève à Paris, est décédé dans la nuit du 23 au 24 mars. Il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages d’inspiration chrétienne (sa bibliographie). Les funérailles de l’écrivain sont organisées par les Services orthodoxes des funérailles.

Nous vous proposons ci-dessous, l’extrait d’une de ses conférences dans laquelle il évoque son entrée dans l’Église orthodoxe (pour lire le texte complet de la conférence, cliquez ici).

                  

« Quel chemin d’écriture, quel chemin intérieur, ou spirituel, et quel lien entre l’un et l’autre ? »

La porte de l’Église orthodoxe

 

… Il faut que je commence par Bordeaux, par la fin de l’adolescence, et par le temps, en somme, des premiers écrits publiés. Et je parlerai d’abord d’une rencontre majeure, celle de Lanza del Vasto, avant ma vingtième année. Réfléchissant à cet itinéraire, j’ai vu que je parlerai d’éloignement et de retour. – Mais d’un retour au sein même de l’éloignement.

Est-ce qu’on raconte jamais autre chose que l’histoire de l’enfant prodigue ? L’éloignement commencera à partir de Lanza. […]

Je passe sur beaucoup d’années. Un premier mariage. Une année d’enseignement à Montréal. La rencontre et la collaboration avec Maurice Clavel. Telle parole qu’il m’a dite, à notre dernière rencontre, fortuite, dans un train : « Heidegger, pour certaines âmes, le dernier pas avant le Christ. »

De fait, un peu tard, j’étudiais la philosophie. Et Heidegger commençait à me réveiller. À la question de l’être. Et donc à me rapprocher de Lanza. Cette question, je l’avais reçue de Lanza, et puis oubliée, enfouie, refoulée.

Je n’écrivais plus : à cause d’une espèce d’enlisement, et à cause d’une vie difficile. Passons. J’en viens au moment du « retour ».

Je suis entré dans l’Église orthodoxe. Il est plus vrai de dire : je suis revenu à l’Église et rentré par la porte orthodoxe. Annik et moi, nous nous sommes mariés à l’Église orthodoxe. Plus tard, nous ferons un pèlerinage à Moscou, en Russie. Je reconnaîtrai ce que depuis longtemps m’avait préparé la Russie, où j’étais allé avant d’être soldat en Algérie. Il y avait eu la Russie elle-même à Zagorsk, à la Laure Saint-Serge – mais aussi Berdiaev, – et le sens de l’Esprit, qui ne m’avait jamais quitté, comme Jean de la Croix, dans l’athéisme, « la nuit obscure ».

Il est difficile de parler d’une conversion. Oserai-je dire que j’ai « pardonné à Dieu » ? J’ai mis fin à l’hostilité, j’ai rendu les armes, j’ai cessé la guerre intérieure contre Dieu, grâce à lui. Tout s’est renversé.

Qu’ai-je reçu de l’Église orthodoxe ? En entrant, j’ai demandé, selon le rite, et de tout cœur, « la connaissance entière de la vérité ». J’ai reçu une clarification d’esprit, une stabilisation du cœur, de la vie. Une lumière de vie. Tout a commencé à s’ordonner.

Cette appartenance à l’Église orthodoxe, providentielle, n’est pas un rejet de l’Église de ma naissance. Je crois à l’Église une, sainte, catholique, et apostolique. En un seul baptême pour la rémission des péchés.

Bientôt, j’ai vu ce qui avait préparé mon entrée dans l’Église orthodoxe, mon retour.

Pourquoi je suis entré dans une église orthodoxe ? À cause d’articles que j’avais écrits sur Malevitch, les icônes ; puis sur la peinture de James Guitet, la liturgie de James Guitet. Mais qu’est-ce que cela voulait dire : icônes, liturgie ? Que savais-je, vraiment, de cela ?  Parlant de Malevitch, je parlais du cœur qui aspire à la vie éternelle. Avais-je le droit d’écrire ce désir, ce rêve, sans y ajouter foi ?

C’est le désir de passer de l’imaginaire à la connaissance, à la vérité, et c’est l’espérance reconnue au fond de moi, qui m’a conduit à la foi. À ce basculement.

Une fois entré… J’avais été préparé par ma rencontre avec Eliade, nos entretiens. J’avais quitté la position « démystificatrice », j’étais prêt à voir autrement la beauté des rites, le sacré… Et une conversation avec Eliade avait été en moi comme un silencieux coup de tonnerre. Il nous avait dit, à une table de restaurant, et comme en passant, qu’une des différences entre les catholiques et les orthodoxes était que les orthodoxes croyaient en « l’apocatastase » : le retour du monde malheureux et déchu dans la lumière divine, la lumière éternelle. On pouvait donc être chrétien et ne pas croire dans une éternité en partie infernale ?

[…]

Il se trouve que mon entrée physique dans une église a coïncidé avec la mort de Lanza, avec l’Épiphanie, – la Théophanie. Les textes liturgiques que j’ai entendus ce dimanche-là parlaient de l’arche et du déluge, de saint Jean-Baptiste et du Jourdain, du bois de l’arche et de la croix, des rois mages : j’avais rencontré en Lanza le visage et la noblesse d’un roi mage et son arche avait pour patron saint-Jean Baptiste le Précurseur…

Il y a eu d’autres signes … Liés à saint Martin.

[…]

Aujourd’hui, j’ai le désir et le dessein d’entreprendre, enfin, un autre versant de l’œuvre, depuis si longtemps différé. Écrire au plus proche de ce qui se vit chaque jour, de ce qui fut vécu, éprouvé, mais l’écrire en le rêvant, en l’inventant. Le titre de cela : Les voyageurs de la Grande Ourse.

Je viens d’avoir soixante-cinq ans. J’ai cessé d’enseigner. Ce qui fut une grande part de ma vie et de mon bonheur, je l’ai quitté sans nostalgie ni regret. J’éprouve une moindre inquiétude. Cet âge venu, on peut commencer à cesser de vouloir : on se trouve disponible. On cesse de vouloir apparaître comme il faut aux yeux d’autrui. On se délivre du désir de plaire, de la peur de déplaire. On a davantage confiance en ce qui vient.

D’abord, on ne sait où on va, ce que l’on veut. On est dans le tohu-bohu. Tiré à hue et à dia. Tourmenté. Multiple.

Et puis on se met à vouloir diriger sa vie, à en faire quelque chose, parfois à « faire une œuvre» : tout cela, contre la mort. On se construit.

Et puis on comprend que notre vie profonde est plus inspirée que nous. Qu’il suffit d’écouter ce que Dieu veut de nous. Dieu : le Christ, – mais je ne me sens pas le droit de parler ainsi, alors, je préfère dire : les anges.

Ce n’est pas une résignation, une défaillance : c’est un dépassement de soi. Il est vain de se vouloir maître de sa vie : il faut remettre sa vie à son véritable maître. Si ce n’est pas la plénitude de la foi, c’est au moins la confiance.

En se retournant, on voit comment dès le début de notre vie, des amis, des présences, se sont transmis la lumière qui nous a éclairé, conduit, à des années de distance, parfois ; et qui nous éclaire aujourd’hui et nous conduit. Ce sont des anges. Mais il y a aussi, on le sent, on le sait, des amis dans le ciel : ceux qui nous ont quittés, des gens de notre famille et peut-être que nous n’avons pas connus, des ancêtres très lointains, certains saints, – Dieu lui-même. Du temps, de la succession des jours, nous levons les yeux vers l’intemporel, l’éternel, l’invisible.

Et nous nous voyons nous-même dans ce jeu, dans cette œuvre, transmettant ce que nous avons reçu, et jusqu’à la fin des temps, de proche en proche : cette lumière que nous avons reçue, et dont nous avons souvent méconnu la nature et l’origine, le sens, notre vie n’est pas vaine si nous nous ne l’avons éteinte et perdue, mais transmise, et parfois imprévisiblement, toujours imprévisiblement, à quelques-uns de ceux qui nous entourent et nous succèdent, à ceux qui comme nous se croiront dans la nuit, et seuls. Mais nous ne sommes pas seuls.

Claude-Henri Rocquet

Conférence aux Scriptores christiani (extraits)

Bruxelles, 24 octobre 1998

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Professeur d'histoire et de géographie, prêtre (paroisse Saint-Séraphin de Sarov à Paris), auteur, dernier livre paru : "Le christianisme orthodoxe face aux défis de la société occidentale" (Cerf, 2018).