Trois ans ont passé depuis la mort du grand théologien orthodoxe Mgr Jean Zizioulas, métropolite de Pergame, décédé le 2 février 2023 à l’âge de 92 ans.
La force de sa pensée venait d’une lecture à la fois rigoureuse et vivante des Pères grecs. C’est à cette source qu’il puisait sa compréhension de la nature sacramentelle de l’Église et l’accent décisif qu’il mettait sur l’eschatologie : le regard tourné vers les « choses dernières », le salut de la personne et celui de l’humanité. Pour Zizioulas, la Résurrection n’est pas un simple souvenir enfoui dans le passé, mais une promesse vers laquelle on chemine. L’Église naît et avance non pas seulement en se remémorant la mort du Christ, mais en marchant vers le Ressuscité, « en se souvenant de l’avenir ».
Le 30 janvier 2023, Zizioulas devait prononcer une homélie dans le grand diocèse orthodoxe de Peristeri, à Athènes, offrant un regard à la fois original et provocateur sur l’Église et le monde d’aujourd’hui, à la lumière de Basile le Grand, Jean Chrysostome et Grégoire de Nazianze. Hospitalisé le 28 janvier pour une infection au Covid-19, il s’est éteint le 2 février, au seuil de ce qu’il appelait sa demeure éternelle.
L’Agence Fides a publié, le texte intégral, inédit, de cette homélie que le théologien n’a pas eu le temps de prononcer.
« L’étude de l’œuvre des trois grands Pères de l’Église, Saint Basile, Saint Grégoire le Théologien et Saint Jean Chrysostome, nous amène à certaines conclusions sur la condition de l’Église dans le monde.
Il ne fait aucun doute que les trois grands Pères, que nous honorons aujourd’hui, ont profondément influencé la culture de leur époque et au-delà. Ils ont notamment influencé la culture byzantine et la culture des peuples appartenant majoritairement à l’Église orthodoxe, mais pas seulement.
Parmi les effets de leur influence, il n’y avait pas seulement le respect envers l’Église et ses ministres, qui, dans le passé, et peut-être même aujourd’hui, n’a jamais été compromis par l’indignité de certains individus (car, faisant preuve d’une excellente distinction, les orthodoxes ont toujours séparé la personne concrète de la réalité et de la personne à laquelle elle renvoyait, de sorte que le respect pour l’Original n’était pas troublé par d’éventuels défauts de ce qui le reflète et en est l’image…).
Sur le plan social, l’Église a apporté le communautarisme dans l’organisation de la vie publique, renforçant ainsi l’esprit de la « démocratie » dans son expression authentique. Elle a également créé une éthique humaine de tolérance envers les faiblesses des personnes, évitant tout type de « sacrés examens » et de « chasse aux sorcières », cultivant positivement une éthique de participation à la douleur et à la joie des autres.
Tout cela serait impensable dans notre culture sans la profonde influence de l’Église, comme le démontre aujourd’hui le fait que, dans nos sociétés, toutes ces valeurs disparaissent lentement, avec l’occidentalisation progressive.
La société poursuit son chemin, suivant une trajectoire qui, semble-t-il, ne peut être interrompue par les flammes de nos ardentes prédications sociales. Ce qui est terrible, c’est que l’Église elle-même, sans s’en rendre compte, cesse d’être le sel utile pour préserver, ne serait-ce que sous la forme d’un « petit reste », le mode d’être qui renvoie au Dieu trinitaire, comme nous l’ont enseigné les Pères que nous honorons aujourd’hui.
Les signes de l’altération de l’identité de notre Église sont aujourd’hui, malheureusement, nombreux. À titre indicatif, j’en citerai trois.
a) Le psychologisme, qui ronge de plus en plus notre Église.
Nos fidèles ne vont plus à l’église, comme autrefois, pour rencontrer les autres, mais plutôt pour « éprouver » un sentiment individuel de contact avec le « Divin ». Ce type de religiosité psychologique – purement individuelle et subjective – est désormais cultivé par l’Église elle-même sous la forme d’une « contemplation » artificielle – petites églises semi-obscures, préférence pour les monastères, envie de fuir la foule des fêtes religieuses, etc. Cela se produit même avec la confession elle-même, qui, de moyen de restauration de notre relation avec la société et la communauté de l’Église, comme c’était le cas dans l’Église primitive, tend à se transformer en un « centre de soins » des blessures psychiques – lisez psychologiques – de l’individu. La psychanalyse – cette construction individualiste par excellence de l’introversion – conquiert désormais aussi la théologie orthodoxe, et pas seulement, transformant l’Église en un « hôpital » ou en un centre de soins pour les individus, comme si la communauté ecclésiale ne suffisait pas à guérir l’homme, le transformant d’être introverti en être social.
b) Le moralisme menace d’ébranler les fondements mêmes de l’Église.
Le moralisme, qui doit être clairement distingué de l’éthique, repose sur la promotion de normes morales, toujours en accord avec ce qu’une société juge et accepte comme « moral ». De cette manière, on occulte la prise de conscience du péché général qui gouverne notre nature déchue et on introduit la distinction entre des personnes plus ou moins pécheresses, comme si le péché pouvait être gradué et quantifié. Ainsi, ceux qui tiennent en main la pierre de l’anathème, prêts à lapider ceux qui sont plus pécheurs qu’eux, sont de plus en plus nombreux. Dans cette scène de lapidation, le Christ est absent (l’Église le cache), lui qui dirait « que celui qui est sans péché jette la première pierre ». À sa place apparaît l’Église elle-même, comme un autre Saul avant sa conversion, pour diriger, ou faire semblant de diriger, la lapidation purificatrice. Ainsi, le repentir, la contrition finale, tend désormais à être remplacé par le pharisaïque « οὐκ ειμί ὥσπερ οἱ λοιποί » (je ne suis pas comme les autres). Et tandis que le Christ, Chef de l’Église, bien que sans péché, s’identifie sur la croix aux pécheurs, son Corps, l’Église, évite aujourd’hui cette identification, incapable de porter la croix de son Chef. Ainsi, l’ecclésiologie de Chrysostome, que nous avons citée plus haut, est renversée dans la pratique : le Chef est crucifié, tandis que le Corps refuse d’être crucifié. Mais toute séparation du Corps du Chef, souligne Chrysostome, signifie la mort du Corps. L’identité de l’Église, telle que la concevaient ces trois grands pères de l’Église, est en danger.
c) L’identité de l’Église est menacée par sa fusion avec la culture technologique de notre époque. Ce point est très délicat et nécessite une attention particulière.
La technologie constitue une menace pour l’identité de l’Église, car elle introduit une forme particulière et dangereuse d’individualisme, qui abolit la communion physique entre les hommes, en cultivant une forme de communication libérée de la matière. Surtout avec Internet, tout comme avec la télévision, la rencontre physique des personnes « ἐπί τό αὐτό », qui est la nature même de l’Église, est remplacée par un contact « spirituel », dans lequel tous les symboles matériels de l’Église, qui expriment l’iconisme des relations, sont abolis. De cette manière, la réunion locale du peuple et l’étreinte physique des images ou des ministres ne sont plus nécessaires, car la Divine Liturgie peut désormais être diffusée – et parfois à la demande de l’Église elle-même – également à la télévision (bientôt, la confession sera également célébrée via Internet). Et qu’on ne dise pas que cela se fait pour faciliter la vie des malades ou d’autres personnes handicapées. Car ce qui est offert à ces catégories de personnes n’est en aucun cas la réalité de la fonction (qui suppose la présence physique et la communion du corps), mais une image visuelle, c’est-à-dire une « réalité virtuelle », une caricature de la Sainte Liturgie. De cette manière, on n’offre aux personnes qu’une satisfaction psychologique, mais l’Église altère ainsi la réalité ontologique de son identité, car la liturgie est Synaksis « επί τό αὐτό » et l’Église est Communauté. Les « choses sacrées » sont données « aux profanes » en toute bonne conscience. Au nom de l’adaptation de l’Église aux exigences de l’homme contemporain, l’identité de l’Église est altérée de manière rapide et dangereuse.
Ces trois points mentionnés ci-dessus sont les plus importants à souligner, surtout de nos jours. Les trois grands pères de l’Église du Christ ont été des maîtres œcuméniques. Leur importance ne se limite pas à la culture grecque, comme on a coutume de le souligner aujourd’hui. Leur enseignement s’adresse à chaque homme et concerne la manière d’exister de l’homme en général en tant qu’image du Dieu trinitaire. Cette manière d’être est incarnée et mise en valeur de manière excellente par l’Église, non pas par ce qu’elle enseigne, mais par ce qu’elle est, par son identité même. C’est pourquoi il est si important que l’identité de l’Église ne soit pas déformée et altérée. Le danger d’une telle altération semble grave à notre époque. Les points mentionnés ci-dessus sont révélateurs. Beaucoup d’autres pourraient peut-être être ajoutés. Ces trois points suffisent à réveiller nos consciences, surtout celles de ceux qui ont la responsabilité de la direction ecclésiastique et de l’éducation du peuple, comme expression maximale de la diaconie et non du despotisme. Nous n’avons besoin de rien d’autre si nous voulons préserver l’identité de l’Église telle que l’ont conçue les Pères de l’Église, afin de remplir notre devoir envers Dieu et les hommes, ainsi qu’envers ces trois grands Pères de l’Église du Christ que nous honorons aujourd’hui.
Ces trois grands Pères de l’Église antique, que nous honorons solennellement aujourd’hui, ont rédigé des liturgies divines. Ce n’est pas un hasard. C’est dans la Divine Eucharistie que s’exprime le plus pleinement l’identité de l’Église. C’est là que l’Église se révèle et se réalise comme Corps du Christ, image de la Très Sainte Trinité, anticipation du Royaume de Dieu. C’est là que l’homme vit sa relation avec le Dieu trinitaire en Christ, avec les autres hommes et avec la Création matérielle elle-même. De cette relation, il tire l’inspiration et la guidance pour sa vie. Il suffirait d’analyser la Divine Liturgie de saint Basile ou de saint Chrysostome pour transmettre aujourd’hui l’essence de l’offrande de ces Pères à l’Église et à l’homme de toutes les époques, y compris la nôtre. »