Soixante ans de présence à l’antenne, une question d’équité et de transparence
Par P. Jivko Panev, producteur-journaliste de l’émission « Orthodoxie », France 2
orthodoxie.com — Février 2026
Les programmes religieux sont l’un des programmes les plus anciens de l’audiovisuel français. Ils ont suivi le début de la radio dans les années 1920, puis de la télévision dans les années 1940. La première messe télévisée au monde – la messe de Noël en direct de Notre-Dame de Paris – lançait une tradition jamais interrompue. En octobre 1949, une émission religieuse catholique du dimanche matin sur la RTF est créée par le père Raymond Pichard, qui devient Le Jour du Seigneur en 1954[1].
Orthodoxie est une émission particulière : à l’antenne depuis 1963[2], elle est la quatrième émission religieuse la plus ancienne de la télévision française après Le Jour du Seigneur (1949), Présence protestante (1955) et La Source de vie (1962). Malgré cette longue histoire et la croissance de la communauté orthodoxe en France, l’émission reste la moins équipée en temps d’antenne et en moyens de production.
Le présent article retrace l’histoire de cette émission, examine les données d’audience qui démentent l’idée d’un programme marginal, analyse le cadre juridique de la « représentativité respective » des cultes, et pose les questions d’équité et de transparence que soulève le traitement réservé à l’orthodoxie dans le dispositif audiovisuel français.
I. Les émissions religieuses du dimanche matin : un dispositif unique
Le cadre légal
Le droit à l’antenne des cultes est affirmé par la loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication, dont l’article 56 dispose :
« France Télévisions programme le dimanche matin des émissions à caractère religieux consacrées aux principaux cultes pratiqués en France. Ces émissions sont réalisées sous la responsabilité des représentants de ces cultes et se présentent sous la forme de retransmissions de cérémonies cultuelles ou de commentaires religieux. Les frais de réalisation sont pris en charge par la société dans la limite d’un plafond fixé par les dispositions annuelles du cahier des charges. »
— Loi n° 86-1067 du 30 septembre 1986, article 56
Ce dispositif, unique au monde, repose sur le concept français de « laïcité ouverte »[3] : l’État ne finance pas les cultes, mais le service public garantit leur accès à l’antenne pour contribuer au pluralisme et à la compréhension mutuelle entre les traditions spirituelles.
Le cahier des charges de France Télévisions (décret n° 2009-796 du 23 juin 2009, article 17) précise que le coût de ces émissions est « réparti entre les différents cultes en tenant compte, notamment, de leur représentativité respective »[4]. France Télévisions alloue un budget annuel d’environ 11 millions € à ces émissions (source : France Télévisions, 2015). Les catholiques contribuent au budget de leurs émissions à hauteur de 50 %, grâce à des dons[5].
Les sept émissions des « Chemins de la foi »
Chaque dimanche matin, de 8 h 30 à 12 h 00, la chaîne France 2 propose la diffusion de sept émissions religieuses, réunies sous l’intitulé Les Chemins de la foi, lesquelles sont placées sous la responsabilité éditoriale des autorités religieuses compétentes :
| Autorité religieuse | Émission | Depuis |
|---|---|---|
| Conférence des évêques de France | Le Jour du Seigneur, La messe | 1949 |
| Fédération protestante de France | Présence protestante | 1955 |
| Consistoire israélite / Grand Rabbinat | À l’origine | 1962 |
| Assemblée des évêques orthodoxes de France | Orthodoxie | 1963 |
| Responsables des Églises orientales | Chrétiens orientaux | 1963 |
| Association Vivre l’Islam | Islam | 1983 |
| Union bouddhiste de France | Sagesses bouddhistes | 1997 |
Les émissions sont diffusées dans un ordre chronologique inverse, avec pour commencer Sagesses bouddhistes dès 8 h 30 et, pour finir, Le Jour du Seigneur à 10 h 30, qui bénéficie donc de la meilleure exposition en termes d’audience. La retransmission de la célébration du Noël orthodoxe est, quant à elle, la plus ancienne émission religieuse radiophonique en France, diffusée chaque année sur les ondes nationales depuis 1930.
II. L’émission « Orthodoxie » : plus de soixante ans d’antenne
Bref historique
À partir de 1963, l’émission Source de vie, consacrée au culte israélite, est diffusée en alternance avec une émission bimensuelle commune aux chrétiens orthodoxes byzantins et orientaux. En 1965, celle-ci se scinde en deux programmes distincts : Foi et traditions des chrétiens orientaux et Orthodoxie. Cette présence orthodoxe à l’antenne précède de vingt ans l’émission Islam (1983) et de trente-quatre ans Sagesses bouddhistes (1997).
Par ailleurs, à partir de 2011, les producteurs des émissions religieuses ont initié une matinée spéciale interreligieuse annuelle de deux heures trente, diffusée sur France 2. Les orthodoxes et les chrétiens orientaux participent également à une émission œcuménique annuelle de même durée, diffusée en janvier à l’occasion de la Semaine de prière pour l’unité des chrétiens.
La répartition du temps d’antenne
Le temps d’antenne consacré à chaque religion a été déterminé par les directions successives du service public, en accord avec le ministère de l’Intérieur. Cette répartition, inchangée depuis 1997, est la suivante :
| Culte | Durée | % antenne | Fréquence | Moy./semaine |
|---|---|---|---|---|
| Catholicisme | 90 min | 43 % | Hebdomadaire | 90 min |
| Islam | 30 min | 14 % | Hebdomadaire | 30 min |
| Protestantisme | 30 min | 14 % | Hebdomadaire | 30 min |
| Judaïsme | 30 min | 14 % | Hebdomadaire | 30 min |
| Bouddhisme | 15 min | 7 % | Hebdomadaire | 15 min |
| Orthodoxie | 30 min/mois | 4 % | Mensuelle | 7 min 30 |
| Chrétiens orientaux | 30 min/mois | 4 % | Mensuelle | 7 min 30 |
Source : France Télévisions (chiffres à mai 2017)
L’Église orthodoxe et les chrétiens orientaux représentent les deux confessions les moins favorisées en termes de temps d’antenne, chacune se voyant attribuer quatre pour cent de ce temps, ce qui équivaut à une moyenne hebdomadaire de sept minutes et trente secondes. Cette distribution n’a subi aucune révision depuis près de trente ans, bien que la réalité démographique et institutionnelle de l’orthodoxie en France ait connu une évolution profonde.

Un renouveau éditorial depuis 2019
De 2010 à 2018, l’émission était produite par le père Nicolas Ozoline. À partir de 2019, la production a été confiée au père Jivko Panev, nommé par l’Assemblée des évêques orthodoxes de France (AEOF) en novembre 2018. Ce changement s’est accompagné d’un renouvellement éditorial profond : diversification des sujets, qualité cinématographique des documentaires, ouverture à l’actualité internationale de l’orthodoxie. Depuis septembre 2025, France Télévisions a créé la chaîne YouTube Les Chemins de la Foi, dont la playlist « Orthodoxie de France 2 » pour prolonger l’audience linéaire.
III. L’audience : des résultats qui démentent les préjugés
Les données historiques 2010-2022
France Télévisions confie la mesure de l’audience de ses programmes à Médiamétrie, organisme de référence fondé sur un panel de 5 000 foyers équipés d’audimètres, soit 11 400 individus. La technologie NG (Nouvelle Génération) permet de mesurer l’audience en live, en différé et en replay, sur tous les écrans[6].
Le classement de janvier-juin 2022 : Orthodoxie au 3e rang
Les données d’audience Médiamétrie pour la période janvier-juin 2022 révèlent un classement qui contredit radicalement l’idée d’une émission marginale :
| Émission | Téléspectateurs | PdA % | Temps d’antenne | Rang |
|---|---|---|---|---|
| Le Jour du Seigneur | 609 000 | 9,6 | 43 % | 1er |
| Sagesses bouddhistes | 255 000 | 7,3 | 7 % | 2e |
| Orthodoxie | 176 000 | 3,7 | 4 % | 3e |
| Présence protestante | 168 000 | 3,3 | 14 % | 4e |
| Chrétiens orientaux | 154 000 | 3,3 | 4 % | 5e |
| Islam | 148 000 | 3,8 | 14 % | 6e |
| À l’origine (judaïsme) | 147 000 | 3,3 | 14 % | 7e |
Source : Médiamétrie / France Télévisions, janvier-juin 2022
Le constat est saisissant : avec seulement 4 % du temps d’antenne, Orthodoxie attire 176 000 téléspectateurs et se classe 3e émission religieuse en audience absolue. Elle dépasse trois émissions qui disposent chacune de 14 % du temps d’antenne : Présence protestante (168 000), Islam (148 000) et À l’origine (147 000). Le ratio audience/temps d’antenne d’Orthodoxie est de loin le meilleur de l’ensemble du dispositif cultuel.
La mesure Médiamétrie ne rend toutefois compte que partiellement de l’audience réelle. Le développement de la chaîne YouTube « Orthodoxie de France 2 » constitue un prolongement naturel de la diffusion linéaire, et les vues cumulées sur cette plateforme témoignent d’un intérêt réel du public qui échappe à la mesure traditionnelle.
IV. La « représentativité respective » : une notion jamais définie
L’article 17 du cahier des charges stipule que la répartition budgétaire est effectuée « en tenant compte, notamment de leur représentativité respective ». Or, cette notion ne fait l’objet d’aucune définition explicite. Ni le cahier des charges, ni la loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication, ni aucun texte réglementaire ne spécifient les critères de mesure de cette représentativité. Cette déficience confère à France Télévisions une latitude d’interprétation substantielle, sans qu’il soit possible pour les confessions concernées d’exercer un contrôle.
La présente analyse examine les cinq interprétations possibles de cette notion, leurs implications pratiques, et les données disponibles pour chacune d’elles. Chacune conduit au même constat :
1. Première interprétation : le nombre de fidèles
Dans le cadre de cette lecture, la représentativité d’un culte serait corrélée au nombre d’individus qui s’en revendiquent. Il s’agit de l’interprétation la plus intuitive : plus un culte dispose d’un nombre important de fidèles, plus il serait considéré comme « représentatif », et par conséquent, plus son budget serait conséquent.
Le problème fondamental est que la France ne dispose d’aucune statistique officielle sur l’appartenance religieuse. La loi du 6 janvier 1978 relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés interdit la collecte de données sur les opinions religieuses. Les estimations disponibles reposent sur trois sources : les sondages d’opinion (Viavoice, IFOP, etc.), les enquêtes de l’INSEE/INED (notamment Trajectoires et Origines)[7], et les déclarations des instances religieuses elles-mêmes.
| Culte | Fidèles déclarés | Source | Année |
|---|---|---|---|
| Catholicisme | 19,9 millions | Viavoice | 2019 |
| Islam | 3,3 à 5 millions | Obs. laïcité | 2019 |
| Protestantisme | 2,1 millions | Viavoice | 2019 |
| Bouddhisme | 0,5 à 1 million | UBF | 2019 |
| Judaïsme | 476 000 | Viavoice | 2019 |
| Orthodoxie | 300 000 à 500 000 | Obs. laïcité/AEOF | 2019 |
| Orthodoxie (actualisé) | 700 000 | AEOF/Annuaire | 2025 |
Si la représentativité était mesurée par le nombre de fidèles, l’orthodoxie se situerait au même niveau que le bouddhisme et le judaïsme — des cultes qui ne semblent pas subir les mêmes contraintes budgétaires ou de tournages.
Point crucial : les données de l’Observatoire de la laïcité (2019) sont déjà obsolètes[8]. Le rapport indiquait 250 églises orthodoxes et 300 000 à 500 000 fidèles. Les données actualisées de l’annuaire de l’AEOF (2024) font état de 320 lieux de culte[9] (+28 %) et d’une estimation de 700 000 fidèles[10]. Si France Télévisions utilise encore les données 2019 pour calibrer ses budgets, elle sous-estime significativement le poids démographique de l’orthodoxie.
2. Deuxième interprétation : le taux de pratique religieuse
Une autre lecture possible serait de mesurer la représentativité non pas par le nombre de fidèles déclarés, mais par le nombre de pratiquants réguliers. Cette approche privilégie la vitalité réelle d’un culte plutôt que son poids démographique théorique.
L’enquête TeO2 (INSEE/INED)[11] et l’enquête Viavoice[12] (Observatoire de la laïcité) fournissent des données précises sur la fréquentation des lieux de culte[13].
D’après l’enquête Viavoice commandée par l’Observatoire de la laïcité (2019), l’orthodoxie affiche un taux de pratique régulière de 33,5 % (fréquentation au moins mensuelle du lieu de culte), ce qui la place parmi les cultes les plus pratiqués en France, derrière l’hindouisme (58,4 %) et le protestantisme évangélique, mais nettement devant l’islam (~20 %) et le catholicisme (8 %).
Si la représentativité était mesurée par la vitalité de la pratique, l’orthodoxie serait nettement sous-représentée dans l’allocation budgétaire actuelle. Ce taux de pratique élevé a une conséquence directe sur l’audience potentielle : les orthodoxes sont proportionnellement plus nombreux à se rendre à l’église le dimanche, et donc potentiellement plus intéressés par une émission religieuse que les catholiques dont seuls 8 % pratiquent régulièrement.
3. Troisième interprétation : le nombre de lieux de culte
Une troisième approche consisterait à mesurer la représentativité par l’implantation territoriale : le nombre de lieux de culte, de paroisses, de communautés organisées.
| Culte | Lieux de culte | Évolution | Source |
|---|---|---|---|
| Catholicisme | ~39 000 églises | Stable/déclin | CEF |
| Protestantisme | ~4 000 temples | +1 tous les 10 jours | FPF/CNEF |
| Islam | ~2 600 lieux | Croissance | CFCM |
| Judaïsme | ~500 synagogues | Stable | Consistoire |
| Bouddhisme | ~400 centres | Stable | UBF |
| Orthodoxie | 320 lieux | +36 % (2010-2024) | AEOF |
En nombre absolu de lieux de culte, l’orthodoxie (320) se situe après le bouddhisme (400) et le judaïsme (500). Mais c’est sur la dynamique que l’orthodoxie se distingue : +36 % de lieux de culte en quatorze ans, une croissance comparable à celle du protestantisme évangélique et sans équivalent parmi les confessions chrétiennes établies.
4. Quatrième interprétation : l’ancienneté historique
L’émission Orthodoxie est la quatrième plus ancienne émission religieuse de la télévision française, présente à l’antenne depuis plus de soixante ans (1963). Elle précède de 20 ans l’émission Islam (1983) et de 34 ans Sagesses bouddhistes (1997)[14].
5. Cinquième interprétation : la spécificité confessionnelle
L’orthodoxie présente une spécificité structurelle majeure : c’est une confession internationale dont les institutions centrales, les lieux saints, les grands monastères et les patriarcats se trouvent hors de France : Constantinople, Jérusalem, Mont Athos, Bucarest, Belgrade, Moscou, Tbilissi.
Couvrir l’actualité de l’orthodoxie sans pouvoir tourner dans ces lieux reviendrait à couvrir le catholicisme sans jamais aller au Vatican.
Synthèse : une notion indéterminée, un déficit de transparence
| Critère | Position de l’orthodoxie | Implication |
|---|---|---|
| Fidèles | 700 000 — comparable au bouddhisme/judaïsme | Budget équivalent |
| Pratique | 33,5 % — parmi les plus élevés | Budget supérieur |
| Lieux de culte | 320 — +36 % en 14 ans | Budget croissant |
| Ancienneté | 1963 — 4e émission la plus ancienne | Légitimité historique |
| Spécificité | Confession internationale — institutions hors France | Tournages étrangers nécessaires |
Quel que soit le critère retenu pour mesurer la « représentativité respective », l’orthodoxie apparaît sous-représentée dans l’allocation budgétaire actuelle de France Télévisions.
Le problème fondamental est l’absence de transparence : France Télévisions n’a jamais explicité quels critères elle utilise pour mesurer la représentativité, ni communiqué les données sur lesquelles elle fonde ses décisions budgétaires. Cette opacité lui permet d’invoquer l’« équité » ou la « représentativité » sans jamais avoir à les démontrer.
V. L’audience n’est pas le critère du service public : la position de France Télévisions
Si les données Médiamétrie démontrent que l’audience d’Orthodoxie est loin d’être marginale, la direction de France Télévisions elle-même reconnaît que l’audience ne saurait être le critère déterminant du service public.
Lors de son audition du 2 février 2026 devant la commission de la culture du Sénat, dans le cadre de la mission d’information « Francevision » sur l’avenir de l’audiovisuel public, Tiphaine de Ragunel, directrice de l’unité société de France Télévisions, a déclaré :
« Je pense [que] ce qui fait la spécificité du service public, c’est qu’effectivement moi j’ai travaillé dans des groupes privés où l’indicateur principal était le ratio coût audience. Et bien dans le service public, ça n’est pas l’indicateur principal. Comme l’a rappelé la présidente dans son audition, si la rentabilité d’un programme était notre seul driver, nous ne ferions pas le Téléthon. Si la rentabilité d’un programme était notre seul driver, nous ne ferions pas du spectacle vivant en prime time sur nos antennes. »
— Tiphaine de Ragunel, audition Sénat, 2 février 2026, mission Francevision
L’exigence de cohérence institutionnelle est ici déterminante. France Télévisions ne peut pas, d’un côté, revendiquer sa spécificité de service public pour justifier des programmes coûteux et peu rentables (Téléthon, spectacle vivant, documentaires de création), et de l’autre, appliquer une logique de rentabilité aux émissions cultuelles. Utiliser l’audience comme argument pour réduire les moyens d’Orthodoxie reviendrait à appliquer au service public les critères du privé – précisément ce que la direction de France Télévisions récuse publiquement devant le Sénat.
VI. Équité et transparence
L’équité ne se confond pas avec une égalité arithmétique. En droit public, le principe d’égalité n’impose pas l’uniformité : il commande de traiter de façon identique des situations comparables et permet, voire exige, de traiter différemment des situations différentes, dès lors que la différence de traitement repose sur des critères objectifs et en rapport direct avec l’objet poursuivi. À défaut, une égalité purement formelle peut produire des inégalités réelles.
Le point décisif, en l’espèce, est l’absence de transparence et de traçabilité des choix. France Télévisions n’a pas rendu publics les critères utilisés pour apprécier la « représentativité » des cultes dans le dispositif des émissions religieuses, ni communiqué la ventilation du budget global (11 M€) entre émissions, ni la méthode d’allocation. Dans ces conditions, l’invocation de l’« équité » ou de la « représentativité » ne peut être ni objectivée, ni contrôlée, ni discutée contradictoirement.
Ce débat intervient dans le contexte de la mission d’information « Francevision » du Sénat sur l’avenir de l’audiovisuel public. Au moment où le modèle même du service public est en discussion, la question de l’équité entre les cultes dans le dispositif des émissions religieuses mérite d’être posée clairement.
Conclusion
L’émission Orthodoxie est présente sur les antennes du service public depuis plus de soixante ans. Loin d’être un programme marginal, elle attire 176 000 téléspectateurs (janvier-juin 2022) et se classe 3e émission religieuse en audience absolue, surpassant trois émissions qui disposent de trois fois plus de temps d’antenne.
Ce résultat est d’autant plus remarquable qu’il a été obtenu avec les moyens les plus réduits du dispositif : 4 % du temps d’antenne, une fréquence mensuelle, et des contraintes de production qui ne tiennent pas compte de la spécificité internationale de l’orthodoxie. Le renouveau éditorial engagé depuis 2019 a démontré qu’un investissement qualitatif produit des résultats mesurables.
La notion de « représentativité respective », inscrite dans le cahier des charges mais jamais définie, laisse aujourd’hui France Télévisions seule juge de l’allocation des moyens entre les cultes, sans contrôle possible. Or, quel que soit le critère retenu – nombre de fidèles, taux de pratique, lieux de culte, ancienneté historique, spécificité confessionnelle –, l’orthodoxie apparaît systématiquement sous-représentée.
La direction de France Télévisions reconnaît elle-même, devant le Sénat, que le ratio coût/audience n’est pas le critère du service public. Les chiffres d’audience d’Orthodoxie confirment, de surcroît, que cet argument ne tiendrait pas non plus sur le plan factuel.
Trois demandes s’imposent :
Premièrement, que France Télévisions explicite les critères qu’elle utilise pour mesurer la « représentativité respective » des cultes et qu’elle communique les données objectives – budgets, jours de tournage, moyens techniques – permettant de vérifier que l’équité invoquée est effectivement respectée.
Deuxièmement, que la répartition du temps d’antenne, inchangée depuis 1997, soit réexaminée à la lumière des évolutions démographiques et institutionnelles des différentes communautés religieuses en France, notamment la croissance documentée de l’orthodoxie (+36 % de lieux de culte, passage à 700 000 fidèles). Cette révision est d’autant plus justifiée que la croissance orthodoxe s’accompagne d’une forte francisation des paroisses : +52 % par rapport à 2010. De plus, la diffusion des émissions sur la chaîne YouTube permet de toucher les orthodoxes francophones du Moyen-Orient, d’Afrique, de Belgique, de Suisse et du Québec, contribuant ainsi au rayonnement de la francophonie.
Troisièmement, que la spécificité internationale de l’orthodoxie soit reconnue dans l’allocation des moyens de production, afin de permettre à l’émission de couvrir adéquatement une confession dont les centres spirituels et institutionnels se trouvent hors de France.
Ces demandes ne sont pas une revendication corporatiste : elles sont l’expression du principe même qui fonde le dispositif des émissions religieuses du service public – le pluralisme. Un pluralisme qui n’accorde pas à chaque confession les moyens de rendre compte de sa réalité n’est qu’un pluralisme de façade.
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P. Jivko Panev
Producteur-journaliste de l’émission « Orthodoxie », France 2
orthodoxie.com — Février 2026
Sources et références
- Loi n° 86-1067 du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication, article 56.
- Décret n° 2009-796 du 23 juin 2009 fixant le cahier des charges de France Télévisions, article 17.
- Observatoire de la laïcité, « Étude sur l’expression et la visibilité religieuses », juillet 2019.
- INSEE/INED, enquête Trajectoires et Origines 2 (TeO2), 2019-2020.
- P. Jivko Panev, « L’évolution de l’orthodoxie 2010-2024 en France d’après les données de l’annuaire de l’AEOF », orthodoxie.com, 2025.
- La Revue des Médias (INA), « Comment les religions ont trouvé leur place à la radio et la télévision ».
- Audition de Tiphaine de Ragunel, Sénat, mission d’information « Francevision », 2 février 2026.
- Médiamétrie / France Télévisions, données d’audience janvier-juin 2022.
Notes
- journals.openedition.org/droitcultures/836 ↩
- La Revue des Médias (INA), « Comment les religions ont trouvé leur place à la radio et la télévision ». Disponible sur : larevuedesmedias.ina.fr ↩
- Émissions religieuses et service public audiovisuel. ↩
- Décret n° 2009-796 du 23 juin 2009 fixant le cahier des charges de la société nationale de programme France Télévisions, article 17. Disponible sur Légifrance. ↩
- Ibid. ↩
- CNC : Décryptage : Comment sont calculées les audiences télévisées ? ↩
- INSEE/INED, enquête Trajectoires et Origines 2 (TeO2), 2019-2020. « La diversité religieuse en France : transmissions intergénérationnelles et pratiques selon les origines ». Disponible sur : insee.fr ↩
- Observatoire de la laïcité, « Étude sur l’expression et la visibilité religieuses dans l’espace public aujourd’hui en France », juillet 2019. ↩
- Le nombre de lieux de culte des chrétiens orientaux (préchalcédoniens et catholiques de rite orthodoxe) serait de 163. ↩
- P. Jivko Panev, « L’évolution de l’orthodoxie 2010-2024 en France d’après les données de l’annuaire de l’AEOF », orthodoxie.com, 2025. ↩
- INSEE/INED, enquête Trajectoires et Origines 2 (TeO2), 2019-2020. ↩
- Étude sur l’expression et la visibilité religieuses dans l’espace public aujourd’hui en France. ↩
- INSEE/INED, enquête Trajectoires et Origines 2 (TeO2), 2019-2020. ↩
- La Revue des Médias (INA), « Comment les religions ont trouvé leur place à la radio et la télévision ». ↩
Émissions « Orthodoxie » — France 2
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