Couv8578g_260  Grégoire le Grand, «Morales sur Job». Sixième partie (Livres XXX-XXXII). Texte latin de Marc Adriaen, introduction et notes d'Adalbert de Voguë, traduction par les moniales de Wisques. Paris, Les éditions du Cerf, 2009, 507 pages («Sources chrétiennes» n°  525).
Les «Morales sur Job» (que l’on désigne souvent de leur nom latin «Moralia») consistent en un volumineux commentaire du Livre de Job, élaboré par le futur pape Grégoire le Grand un peu après 579, alors qu’il était encore diacre et exerçait la fonction d’apocrisiaire (légat) du pape Pélage II à Constantinople. Autour de lui se trouvait un groupe de moines dont il était le père spirituel. C’est à leur demande qu’il entreprit de commenter le Livre de Job. Il était alors âgé de quarante ans. Le commentaire fut fait oralement. Sa mise par écrit fut réalisée sur la base des notes préparatoires de Grégoire et d’enregistrements sténographiques; elle prit la forme finale de six volumes et trente-cinq livres. La collection «Sources chrétiennes» comportait déjà quatre volumes des «Morales sur Job», incluant les livres I-II, XI-XIV, XV-XVI, XXVIII-XXIX. Le présent volume nous offre les livres XXX-XXXII qui ont pour objet le commentaire de Job 38,34 à 40,14.

Ce commentaire donne à l’auteur l’occasion d’aborder des thèmes très divers, parmi lesquels: le «lieu du cœur», le silence de l’âme, la passion de gourmandise en ses formes multiples, la charité, les biens temporels et les biens éternels, la pénitence, le combat spirituel, le discernement, les sept vices capitaux (leur nature et les relations qu'ils entretiennent entre eux), la confession, la lutte contre les tentations, les vertus, la contemplation et la vision de Dieu… Une place importante dans ces chapitres est accordée, en relation avec la thématique dominante de chapitres commentés, à l’acquisition du discernement et à la vertu d’humilité.
Plutôt que l’adjectif «moral», il conviendrait, pour le titre, d’utiliser l’adjectif «éthique», dérivé du mot grec «ethos» qui, dans son sens ancien (conservé aujourd’hui encore par l’Église orthodoxe) n’a pas de connotation moraliste mais signifie «comportement» ou «mode de vie»; la morale désigne alors la façon dont il convient de se comporter, intérieurement et extérieurement, pour vivre en Christ; c’est ce que la spiritualité orientale désigne généralement par le mot «ascèse» compris dans son sens large. On trouvera dans les commentaires de Grégoire, centrés sur la vie spirituelle, un contenu très proche de celui que l’on trouve dans l’enseignement spirituel des Pères grecs de son époque ou des époques antérieures, dont il a assidûment fréquenté les écrits lors de son long séjour à Constantinople et dont il est fortement imprégné. C’est la raison pour laquelle Grégoire le Grand a été l’un des Pères latins les plus connus et les plus lus en Orient.
Comme exemple de l’interprétation très fine de Grégoire qui fait passer l’esprit avant la lettre et dépasse tout légalisme en faisant usage d'un grand discernement, on peut citer le passage suivant qui concerne la passion de gourmandise:
«Il faut savoir en outre que le vice de la gourmandise nous tente de cinq manières: tantôt elle devance l’heure d’un réel besoin; tantôt, sans devancer cette heure, elle recherche des mets plus délicats; tantôt elle apporte trop de soin à préparer le moindre aliment; tantôt, tour en gardant la mesure pour la qualité et l’heure des repas, elle commet des excès dans la quantité. Parfois, il arrive aussi que, tout en désirant des mets assez ordinaires, elle entraîne cependant à pécher gravement à cause de l’ardeur même d’un désir sans mesure. C’est une sentence de mort que Jonathan mérita de la bouche de son père pour avoir mangé du miel avant l’heure prévue. Même le peuple élu que Dieu avait fait sortir d’Égypte succomba dans le désert pour avoir méprisé la manne et demandé en guise de nourriture de la viande, qui lui semblait un aliment meilleur. De même, la première faute des fils d’Héli eut lieu quand, à leur suggestion, le serviteur du grand prêtre ne voulut pas prendre, selon l’usage ancien, des viandes cuites provenant du sacrifice, mais rechercha des viandes crues qu’il apprêterait avec plus de soin. Ainsi, quand il est dit à Jérusalem : “Voici quelle fut l’iniquité de Sodome, ta sœur: l’orgueil, la satiété de pain et l’abondance”, cela nous indique clairement qu’elle perdit son salut parce que, outre le vice de l’orgueil, elle dépassa la mesure d’une nourriture modérée. Ésaü, lui aussi, perdit son honneur de fils aîné pour avoir désiré avec trop d’avidité un plat vulgaire, c’est à dire des lentilles; lorsqu’il les préféra, ayant vendu même son droit d’aînesse, il montra combien il était haletant de convoitise pour elles. Le mal n’est pas dans la nourriture, mais dans la convoitise. Nous prenons souvent des mets excellents sans aucun péché, et goûtons à des mets vulgaires non sans reproche de notre conscience. Nous avons vu Ésaü perdre son droit d’aînesse pour des lentilles, tandis qu’Élie, au désert, garda sa vigueur physique en mangeant de la viande. Comme l’antique ennemi sait que ce n’est pas la nourriture, mais un désir désordonné de nourriture qui est cause de damnation, il se soumit le premier homme non par de la viande, mais par un fruit, et, de même, il tenta le second Adam, non avec de la viande, mais avec du pain. Il arrive donc souvent que l’on commette la faute d’Adam même en prenant des nourritures ordinaires et de bas prix. Car Adam n’est pas le seul qui ait reçu l’interdiction de prendre du fruit défendu. Quand Dieu nous fait savoir que certains aliments sont contraires à notre santé, c’est comme s’il nous les interdisait par un ordre formel. Et quand nous prenons avec concupiscence ce qui nous est nuisible, que faisons nous d’autre que goûter à ce qui est défendu
Il faut donc prendre ce que les nécessités de la nature réclament, et non pas ce que suggèrent les caprices de l’appétit, Mais c’est un grand labeur de discernement, et d’accorder quelque chose à ce percepteur, et de lui refuser quelque chose; et, en ne donnant pas, de réprimer la gourmandise, et, en donnant, de nourrir la nature. C’est sans doute ce discernement dont il est question quand il est dit: “Il n’entend pas le cri du percepteur.” La parole de ce percepteur, c’est la juste requête de la nature; mais son cri, c’est la convoitise de la gourmandise, dépassant la mesure de la nécessité. C’est ainsi que l’onagre [dont parle le Livre de Job] entend la parole du percepteur, non son cri. Oui, l’homme prudent et tempérant restaure son estomac dans la mesure de la nécessité, tout en s’abstenant de la sensualité.
Mais il faut savoir que la sensualité se couvre si bien du masque de la nécessité que même un homme parfait a beaucoup de peine à la discerner. Tandis que la nécessité réclame l’acquittement de son dû, la sensualité brigue subrepticement la satisfaction de ses désirs; et elle entraîne la gourmandise dans l’abîme d’autant plus sûrement qu’elle se couvre du nom honnête de nécessité à satisfaire. Il arrive souvent, lorsqu’on est en train de manger, qu’elle vienne se glisser furtivement; mais il arrive aussi qu’elle veuille marcher en tête sans honte ni retenue. Il est aisé de surprendre la sensualité quand elle précède la nécessité; mais il est très difficile de la discerner quand elle se mêle secrètement à nos repas nécessaires. Comme elle suit alors l’appétit de la nature qui précède, elle arrive pour ainsi dire par derrière et on l’aperçoit trop tard! Quand la sensualité survient au moment même où l’on accorde son dû à la nécessité, du fait que volupté et nécessité se mêlent dans l’acte de manger, on ignore ce que réclame la nécessité et ce que la sensualité brigue subrepticement, ainsi que nous l’avons dit. Mais souvent aussi nous les distinguons, et puisque nous connaissons le lien intime entre l’une et l’autre, si nous sommes entraînés au-delà des bornes, c’est qu’il nous plaît de nous laisser consciemment abuser; et tandis que l’esprit se flatte d’obéir à la nécessité, il devient le jouet de la sensualité. Il est écrit: “Ne vous souciez pas de la chair pour en satisfaire les convoitises.” Ce qu’il est défendu de faire par convoitise est donc permis par nécessité.
Mais il nous arrive souvent, en accordant sans prudence ce que demande la nécessité, de favoriser les convoitises. Parfois aussi, en nous opposant sans mesure à nos convoitises, nous augmentons les exigences de la nécessité. Il faut donc garder la citadelle de la tempérance de manière à détruire les vices de la chair sans tuer la chair. Souvent, lorsqu’on bride la chair plus que de raison, on la rend incapable de faire le bien; prière et prédication deviennent difficiles, si l’on veut tout d’un coup étouffer radicalement en soi les sollicitations des vices. L’homme que nous revêtons extérieurement est au service de l’orientation intérieure; c’est en lui que se produisent les mouvements de volupté et c’
est à lui que revient l’accomplissement de toute bonne œuvre. Souvent, en poursuivant en lui un ennemi, nous faisons aussi périr le compagnon qui nous est cher; et souvent, en voulant épargner notre compagnon, nous nourrissons un ennemi qui nous fera la guerre. Les mêmes aliments nourrissent aussi bien l’insolence des vices que la vie des vertus: en alimentant la vertu, bien souvent on fortifie les vices. Mais quand une tempérance sans mesure affaiblit les vices, la vertu aussi défaille et s’essouffle. C’est pourquoi il est nécessaire que notre homme intérieur s’érige en arbitre impartial entre lui-même et celui qu’il revêt extérieurement, en sorte que ce dernier soit toujours à même de lui rendre les services requis, sans jamais le contredire orgueilleusement, la tête haute; qu’il ne s’émeuve donc pas des suggestions que l’homme extérieur lui murmure parfois en secret, pourvu qu’il le tienne toujours fermement sous le pied de sa domination. Nous pouvons bien pâtir encore des résistances que nous opposent les vices ainsi refoulés, mais nous leur interdisons de se mesurer avec nous d’égal à égal; ils ne l’emportent pas sur la vertu, et la vertu, en retour, ne s’épuise pas à les anéantir par tous les moyens. Dans cette lutte, seul l’orgueil est à extirper entièrement, parce que, bien qu’il puisse contribuer à la victoire, un combat continu nous reste à soutenir pour mater la superbe de nos pensées. Ainsi donc, puisque l’homme tempérant accède aux justes demandes de la nécessité, mais repousse les requêtes impétueuses de la sensualité, le Seigneur dit ici bien à propos: “Il n’entend pas le cri du percepteur.”»
Jean-Claude Larchet

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