Jean-François Colosimo : « Un geste prophétique »
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Dans son édition de ce samedi 15 septembre 2018, Le Figaro était le premier quotidien généraliste à informer amplement ses lecteurs de la crise que traverse actuellement l’Eglise orthodoxe. Le mérite en revient à l’éminent journaliste religieux qu’est Jean-Marie Guénois, lequel a accompagné son article de fond d’une interview de Jean- François Colosimo, président du Conseil d’administration de l’Institut Saint-Serge de Paris. On retrouvera les considérations de M. Guénois dans l’édition papier du jour ou en ligne tandis que nous donnons ici, pour rappel, le texte de l’entretien.  

Après leur rencontre au sommet fin août, les patriarches de Constantinople et de Moscou sont à présent au bord du schisme : la question ukrainienne est-elle seule en cause ?

L’Ukraine est le détonateur d’un conflit de pouvoir qui remonte au XVIIIe siècle. L’orthodoxie est alors l’otage de deux empires ennemis, l’ottoman et le russe. L’Etat tsariste instrumentalise l’Église au service de son expansionnisme. L’Union soviétique récupère cette politique à son profit. Le Kremlin, sous Poutine, la reprend à son compte. Moscou, la « troisième Rome », n’aura ainsi cessé d’affaiblir Constantinople, la « seconde Rome » à qui revient la primauté, en opposant la force et le nombre à l’ordre et au droit.  En refusant de se rendre au Grand Concile de juin 2016, attendu depuis un siècle, Cyrille a adressé à Bartholomée la formule de Staline au pape : « Combien de divisions ? ». Tragique erreur car, dans la sphère spirituelle, le symbolique l’emporte sur le matériel. Il en paye le prix aujourd’hui : si le patriarcat de Moscou estime peser la moitié du monde orthodoxe, l’Ukraine concentre la moitié de ses ressources. Sans elle, il rentre dans le rang.

 Qui exagère dans cette crise, Moscou ou Constantinople ? Ou les deux, qui se mêlent peut-être de ce qui ne les regarde pas en Ukraine ?

Le conflit de juridiction est réel mais dissymétrique. Moscou se revendique de l’histoire pour perpétuer un lien de dépendance que les Ukrainiens refusent dorénavant en grande majorité, y compris une partie notable des orthodoxes. L’affaire cause un hiatus profond entre Cyrille et Poutine, jusque-là alliés, mais aux obligations et aux stratégies désormais divergentes, l’Eglise russe ne pouvant envisager de perdre le berceau de sa foi. Constantinople argue du droit canon : en tant qu’Eglise-mère, évangélisatrice de la Kiev médiévale, elle n’a jamais concédé formellement ce territoire au patriarcat de Moscou qui lui doit par ailleurs son existence et, en répondant aux aspirations du peuple ukrainien, elle déclare accomplir sa fonction d’arbitrage. La politique a également sa part dans cette zone tampon où se confrontent l’Est et l’Ouest, le patriarcat œcuménique étant traditionnellement proche de Washington via l’influent lobby grec qui existe en Amérique. Mais cela, c’est l’écume. Une partie plus essentielle se joue derrière les discours souvent artificiels et surannés.

Quel est l’enjeu, en définitive ? La primauté sur l’orthodoxie mondiale ? L’indépendance de l’orthodoxie avec les politiques nationales ?

Plus encore ! L’enjeu ultime, c’est la coïncidence de l’orthodoxie avec l’évangile. Le nationalisme politico-religieux a ravagé le monde orthodoxe à partir des révolutions du XIXe siècle et porté une grave atteinte à l’unité de l’Eglise. Prophétiquement, le patriarcat de Constantinople a condamné en 1872 cette confusion comme une forme moderne de l’hérésie.  C’est à nouveau de manière prophétique que le patriarche Bartholomée tend aux orthodoxes un miroir qui fait fi de leur habituelle cécité ou hypocrisie sur leurs manquements et faiblesses. Certes, le Trône œcuménique ne va pas sans critiques quant à ses propres embarras et lui aussi a des réformes à accomplir. Certes, son intervention sur la question d’Ukraine risque paradoxalement de renforcer un chauvinisme inadmissible, voire de susciter un schisme indésirable.  Mais le fait est là :  le primat de l’orthodoxie a préféré la crise, qui est un moment de vérité, à l’inertie. Il a clairement dit non à l’hégémonie d’une hiérarchie russe qui, au passage, par ses errances idéologiques, trahit jusqu’au renouveau intellectuel et à l’holocauste martyre de l’Eglise de Russie au XXe siècle. Et, plus généralement, il crève l’abcès de nos arrangements avec la vérité.

Peut-on   encore éviter le schisme ?     

La crise similaire d’Estonie a débouché, en 1996, sur une rupture de communion qui a été résolue de la pire des façons, à savoir la coexistence de deux épiscopats, l’un moscovite et l’autre constantinopolitain, dans une sorte de négation absolue de l’ecclésiologie. L’orthodoxie doit retrouver un exercice de la primauté qui soit conforme à son principe de communion, c’est-à-dire au service de tous, mais qui soit aussi effective et capable de relever les défis du monde actuel. C’est en ce sens que la crise ne pourra être surmontée que par un sursaut théologique. Paris, avec l’Institut Saint-Serge, doit en être l’un des lieux.

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