« L’Église vit de l’Évangile et non pas des privilèges d’un empire qui n’existe pas », déclare l’archevêque de Nejinsk et de Priloutsk Clément (Église orthodoxe d’Ukraine)

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Nous publions ci-dessous l’interview de l’archevêque de Nеjinsk et de Priloutsk Clément au site grec orthodoxia.info, précédée de l’introduction de ce site.

Le chef du service de presse du métropolite de Kiev Onuphre, l’archevêque de Nejinsk et de Priloutsk Clément, répondant aux questions du site grec orthodoxia.info, considère impossible sa participation, comme celle de tous les membres de l’Église orthodoxe d’Ukraine canonique au Concile de réunification des évêques ukrainiens en raison des blessures qui ont été ouvertes par le schisme qui dure depuis 30 ans et dont la faute revient au métropolite Philarète, ces blessures restant non guéries jusqu’à présent. L’archevêque Clément accuse Philarète pour son passé d’agent du KGB et pour sa vie personnelle immorale, étant le père de trois enfants illégitimes. Dans son interview, l’archevêque Clément affirme qu’il n’y a pas eu de correspondance officielle (de l’Église canonique d’Ukraine) avec le Phanar, outre le communiqué incompréhensible – selon ses termes- et quelques interviews fragmentaires et déclarations des évêques du Patriarcat œcuménique.

Orthodoxia : Le métropolite Onuphre, à de multiples reprises, s’est prononcé publiquement contre l’autocéphalie. Or, il avait signé dans le passé la demande d’autocéphalie à l’Église russe [au patriarche Alexis II, ndt]. Qu’est-ce qui a influencé son changement de position ?

L’archevêque Clément : La demande d’autocéphalie a été formulée par les évêques ukrainiens avant 1991, avant le schisme provoqué par Philarète. Plus tard, lorsque celui-ci a procédé ouvertement à ses actions destructrices dans l’Église afin de réaliser ses ambitions, Mgr Onuphre, et avec lui encore deux autres évêques, ont révoqué leur signature figurant sous la demande d’autocéphalie. Comme on le sait, le jour suivant, Philarète a déplacé les trois évêques de leurs cathèdres épiscopales. Il serait difficile d’imaginer comment l’histoire ecclésiastique se serait développée si, à ce moment, des milliers de fidèles du diocèse de Mgr Onuphre n’avaient pas engagé une protestation active contre les actions de Philarète [voir ici l– les protestations des fidèles lorsque le jeune évêque Onuphre annonce sa mutation, ndt]. Les autorités ecclésiastiques se sont trouvées impuissantes devant la position des laïcs. Les laïcs n’ont pas laissé entrer le nouvel évêque venu remplacer Mgr Onuphre dans le bâtiment de la chancellerie ecclésiastique. La situation commença à inquiéter les autorités de l’État, qui ne s’attendaient pas à de telles protestations populaires aussi importantes. Un grand nombre d’appels émanant des paroisses et des monastères ont été envoyés au patriarche de Moscou, lui demandant de les recevoir avec un statut stavropégique, si la terreur de Philarète ne cesse pas. La même situation se produisit aussi dans le diocèse d’un autre évêque, qui avec Mgr Onuphre, a révoqué sa signature de la demande d’autocéphalie et qui reçut un oukaze le déplaçant de sa cathèdre épiscopale. C’est précisément après cela que Philarète fut convoqué par l’Assemblée des évêques de l’Église orthodoxe russe pour expliquer tout ce qui s’était produit. Tout ce qu’a fait Philarète après cela, était en contradiction complète avec les canons de l’Église. Mais cela n’est qu’une partie du problème. Avec le soutien du président Kravtchouk, « l’Église » nouvellement créée par Philarète a commencé partout à s’emparer des églises par la violence, en chassant les fidèles de l’Église canonique. Au début des années 1990, après l’effondrement de l’Union soviétique, c’est par de telles méthodes qu’ont été réglées de nombreuses questions dans le domaine des affaires. Ce climat d’agression a contribué à un stéréotype persistant dans le milieu ecclésial de l’Ukraine : l’autocéphalie est la violation des canons à l’aide des politiciens nationalistes et de la force brutale. En outre, les politiciens qui poussaient au schisme autocéphaliste, n’ont reçu du soutien que dans des petites régions occidentales de l’Ukraine, tandis que dans la grande partie du pays, leur radicalisme a provoqué le rejet de la société. Ils ont discrédité le terme même d’autocéphalie. Pour cette raison, la majorité écrasante des fidèles et aucun monastère, aucun séminaire, ne sont passés au schisme. Ils ont refusé catégoriquement l’idée de l’autocéphalie ecclésiale sur la base politique. Après tout cela, non seulement Mgr Onuphre, mais aussi absolument tout l’épiscopat de l’Église orthodoxe d’Ukraine s’est prononcé contre l’autocéphalie que l’on voulait leur imposer et dont le chef devait être à tout prix Philarète. Philarète lui-même et le gouvernement qui le soutient n’ont simplement pas examiné d’autres perspectives et sont entré dans un conflit ouvert et violent avec la société.

– Selon la déclaration du patriarche œcuménique Bartholomée, sa décision d’octroi de l’autocéphalie de l’Église d’Ukraine ne sera pas annulée. Qu’est-ce que vous, les évêques, les prêtres et laïcs de votre Église, avez l’intention de faire, lorsqu’enfin sera proclamé le Tomos ?

– Aujourd’hui, la situation est comme suit. Notre Église a vécu pendant des siècles dans une situation canonique compréhensible pour le monde orthodoxe entier. Les évêques de toutes les Églises locales célébraient les offices, dans l’amour et la concorde, avec notre primat. Le patriarche Bartholomée, par le métropolite de France Emmanuel, transmit ses félicitations personnelles à S.B. le métropolite Onuphre à l’occasion de son élection au rang de métropolite de Kiev et de toute l’Ukraine. Et voici qu’un matin, des millions de fidèles de l’Église orthodoxe d’Ukraine se sont réveillés et ont appris avec étonnement qu’on avait supprimé leur Église. C’est une sorte de surréalisme. En outre, nous apprenons que notre Église est supprimée par la révocation d’un document établi il y a 300 ans ! Nous avons essayé de poser cette question au patriarche Bartholomée : sur quel fondement a-t-il fait cette déclaration ? Sa réponse a été d’ignorer complètement la position de l’une des plus grandes Églises locales du monde. Il communique avec le président, avec le chef – non orthodoxe [uniate, ndt] – du parlement. Il communique avec les schismatiques. Mais de ce patriarche, le troupeau de millions de fidèles de l’Église canonique n’a pas entendu une seule parole de soutien. Et ce malgré l’endurance que cette Église a témoignée pendant des décennies dans les épreuves du schisme et les persécutions dans l’État. Récemment, l’archevêque constantinopolitain Job Guetcha, dans une interview à la BBC, a choqué les fidèles ukrainiens par la perspective « emplie d’amour paternel » d’attendre tranquillement les directives du patriarche Bartholomée, qu’il annoncera au plérôme de notre Église, lorsqu’il le considérera nécessaire. Nous nous efforçons de savoir sur la base de quels canons le patriarche Bartholomée s’immisce dans la vie d’une autre Église autocéphale, nous lui demandons de convoquer une conférence panorthodoxe pour discuter de la situation qu’il a créée. En réponse : pas la moindre explication de qui que ce soit parmi les personnalités officielles de Constantinople. Tout ce que nous avons est simplement la déclaration selon laquelle le patriarche Bartholomée dispose pour cela d’un privilège. C’est position est absolument contre-productive. D’autant plus que si l’on tient compte de la situation politique en Ukraine, les actes du patriarche Bartholomée font naître le doute qu’il s’est rangé aux côtés des puissants de ce monde. Cette position du patriarcat de Constantinople le place en dehors du champ canonique et des principes de la vie ecclésiale acceptés dans tout le monde orthodoxe. Aujourd’hui, pratiquement toutes les Églises locales voient dans le patriarcat de Constantinople une menace potentielle d’agression spontanée de revendications sur leur territoire canonique sans explication et discussion fraternelle. Jusqu’à maintenant, notre Église n’a pas reçu de Constantinople des explications officielles détaillées, aussi toutes les décisions du Patriarcat de Constantinople au sujet de l’Ukraine sont absolument nulles canoniquement. Bien plus, cela ne signifie pas seulement pas leur caractère illégitime, mais la responsabilité canonique relativement à la transgression de la discipline ecclésiale par ces évêques du Phanar qui sont mêlés à cette affaire. Pour ce qui concerne notre Église orthodoxe d’Ukraine, dans tous ses diocèses retentit la volonté des prêtres et fidèles à ne pas céder aux provocations et à vivre comme ils ont vécu pendant des siècles jusqu’à maintenant.

– Le Patriarcat œcuménique a-t-il essayé de vous informer ? Par écrit ou par son représentant ? Le Phanar vous a-t-il officiellement informé de la décision du Saint-Synode concernant votre Église ?

– Aucune tentative semblable ne m’est connue. Encore avant la prise de ces étranges décisions d’annexion du territoire ecclésial de notre Église par le patriarcat de Constantinople, sont venus deux évêques, qui se sont appelés exarques du patriarche Bartholomée. Ni eux, ni leur patriarche n’ont accordé préalablement leur visite et leur mission avec l’évêque canonique de Kiev. Ils n’ont même pas présenté la moindre explication officielle, comme le veut la procédure ecclésiale habituelle, concernant le fondement de tels actes canoniquement douteux. Comme cela était normal, l’Église a protesté contre leur visite. Par la suite, tout ce qui a été connu des plans du Phanar en Ukraine était le texte succinct d’un communiqué qui est rédigé de telle façon que personne n’a compris l’essence des décisions mêmes du Synode, des extraits des phrases du sermon dominical du patriarche et des interviews peu nombreuses de certains évêques qui au demeurant n’occupe aucune position-clef au Patriarcat de Constantinople.

– Sous quelles conditions pourriez-vous accepter de participer à un Concile de réunification ?

– C’est absolument impossible. Les « Pères » de ce soi-disant concile, comme on le prévoit, seront des schismatiques, des gens qui se nomment eux-mêmes prêtres et évêques. Il est curieux que le patriarche Bartholomée lui-même, tout en ayant annoncé la levée la sanction pesant sur Philarète, n’a pas concélébré avec lui jusqu’à présent autour du Calice eucharistique. Alors, comment l’Église canonique d’Ukraine peut-elle s’unir avec lui ? Cette Église qu’il a pendant presque trente ans persécutée à l’aide des politiciens, cette Église dont il a calomnié l’épiscopat, dont il a béni la saisie de ses lieux de culte et les voies de fait contre ses fidèles, ce dont il y a des témoignages innombrables. Je ne parlerais même pas de sa collaboration avec le KGB, en raison duquel de nombreux prêtres se sont retrouvés en prison, je ne mentionnerais pas sa relation honteuse – connue dans tout le pays – avec une femme, dont il a eu trois enfants.

– De quelle façon, d’après vous, peut-on parvenir à une désescalade dans la tension?

– Notre Église prie quotidiennement avec larmes afin que cette tension cesse. Malheureusement, aujourd’hui, le Phanar est un mur aveugle derrière lequel ne sont pas entendues les voix de millions de fidèles de notre Église. La cause du schisme ecclésial en Ukraine qui est survenu il y a presque trente ans est l’ambition personnelle de Philarète qui n’a pas réussi à devenir patriarche de Moscou. La cause de tous les problèmes actuels, ce sont les ambitions personnelles du patriarche Bartholomée. Toutes ses déclarations selon lesquelles il se préoccupe des fidèles ukrainiens, c’est de l’hypocrisie. Il se dissimule, ne parle pas en face avec eux et s’entend avec des politiciens douteux, dont la popularité, dans la société ukrainienne, selon les données des sondages, est insignifiante. Le patriarche Bartholomée explique toutes ses actions en disant qu’il est le premier dans l’Église orthodoxe. Je suis certain que la clef de la résolution du problème créé par lui serait rapidement trouvée, si ce patriarche se souvenait que Byzance n’existe plus depuis 500 ans. L’Église vit de l’Évangile, et non pas des « privilèges » d’un empire qui n’existe pas. Le Seigneur dans l’Évangile a dit ce qui est compréhensible pour tous : celui qui s’appelle premier, doit être le dernier. Que puis-je ajouter à cela ? Et si quelqu’un ose s’appeler premier, le Seigneur a montré à de telle personnes par Son exemple ce que cela signifie. Être premier, ce n’est pas envoyer des directives pour soumettre à soi, comme l’interprètent les évêques constantinopolitains, mais servir tous les autres, leur laver les pieds et être crucifié pour eux. Si le Phanar ne détruit pas ce mur aveugle et continue à ignorer le dialogue panorthodoxe pour ce qui concerne la question ukrainienne, il risque alors non seulement de ne pas entendre la voix des fidèles ukrainiens, mais aussi celle du Christ Lui-même.

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