Lire : « L’Eglise orthodoxe serbe. Histoire, spiritualité, modernité » un livre de Boško Bojović
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Nous vous proposons de lire ci-dessous une présentation du livre du professeur Bosko I. BojovicL’Église orthodoxe serbe – Histoire, spiritualité, modernité (384 pages, 34 euros) écrite par Jean Besse :

L’orthodoxie étant loin de se restreindre au binôme gréco-russe, à la fois complémentaire et conflictuel, il est capital de faire mieux connaître d’autres Eglises à l’héritage non moins riche. A l’ouest des Balkans, c’est le cas de l’Eglise orthodoxe serbe, à la fois héritière de Byzance, pleinement slave et voisine de l’Occident latin. Sa nombreuse diaspora est liée intrinsèquement à ce patrimoine spirituel, comme le révèle la somme de Boško Bojović, parue aux éditions du Cerf en 2018 : L’Eglise orthodoxe serbe. Histoire, spiritualité, modernité. Auteur de monographies érudites sur les biographies dynastiques du Moyen Age serbe, les rapports entre Raguse et l’empire ottoman, le monastère athonite de Chilandar et le contexte géopolitique du Kossovo, M. Bojović est directeur de recherches aux universités de Paris et de Belgrade et enseigne à l’Ecole des Hautes Etudes en sciences sociales.

Son ouvrage, remarquablement documenté est également illustré de façon originale puisqu’il publie (p. 45) une reproduction rarissime d’une tapisserie de la Renaissance représentant la bataille de Kossovo (1389), visible au château de Chenonceau. C’est un reflet de la première partie du livre, « Eglise et Etat. XIIe – XXe siècle », allant de S. Sabbas (Sava) (+1234), le premier archevêque – primat, à la chute du régime titiste et de ses succédanés. La « sainte souche » des Némanides structura, jusqu’en 1941, la base et l’évolution du royaume serbe, tantôt effacé de la carte, tantôt à vocation impériale, comme sous le tsar Douchan ou le grand royaume des slaves du Sud avec les Karageorgévitch. Les aléas mouvementés des patriarchies successives, les relations avec les maîtres étrangers, catholiques comme les Habsbourg, longtemps protecteurs accueillants, et les musulmans de la Porte ottomane, les différends avec les confessions étrangères puis la nuit communiste, moins obscure cependant que dans les Etats voisins, forment la trame initiale.

L’originalité très prononcée de l’Eglise serbe est soulignée dans la seconde partie, citant les textes « hagiographiques, liturgiques, législatifs » émaillant la longue durée (XIIe – XVIIe siècles). On y découvre l’âme et la vie intérieure intense des souverains fondateurs et des hiérarques des époques suivantes. Les auteurs successifs, épiscopaux, monastiques et poétiques, notamment à travers les cycles épiques et musicaux, réalisèrent une œuvre inégalée par sa puissance et sa diversité. A l’âge romantique, Michelet et Mickiewicz y furent profondément sensibles. A juste titre, Boško Bojović développe l’étude d’un prince remarquable méconnu en Occident, le despote Stéphane Lazarević (1389-1427), fondateur de Belgrade. Chevalier hors pair brillant dans les tournois, chef d’Etat avisé, économiste étonnant, il fut aussi un protecteur des arts, qu’atteste encore le monastère de Résava (Manassia), et le poète lumineux du Dit d’amour, intrinsèquement orthodoxe (pp. 178-185). En le canonisant en 1927, l’Eglise patriarcale serbe sanctifia à la fois son règne, sa personne et sa lignée (il était fils du prince Lazare, tué à la bataille de Kossovo).

La troisième partie de l’ouvrage ouvre sur notre époque à travers l’étude comparée des deux saints serbes les plus populaires du XXe siècle, Nicolas (Vélimirović), évêque d’Ochrid puis de Jitcha mort en exil durant « les années de plomb » (1945-1979), et l’archimandrite, orant et théologien, Justin (Popović), qui choisit une semi-réclusion monacale pour échapper à la prison et aux compromis avec le pouvoir. Si le second fut le disciple puis l’héritier du premier, ils symbolisèrent à eux deux la plénitude catholique de l’Orthodoxie serbe, exprimée avec une force et un sens poétique peu communs. Saint Nicolas (+ 1956), d’abord libéral sous l’influence des anglicans et des vieux-catholiques, se révéla un confesseur intraitable et un hagiographe digne de ses prédécesseurs médiévaux. Le Prologue d’Ochrid dont vient de paraître en français, grâce à Zorica Terzić et Lioubomir Mihaïlović, le second tome (mai à août) (1), rassemble pour chaque jour une courte vie de saint, une Réflexion couronnée d’une Contemplation puis une homélie, aux accents scripturaires et patristiques émouvants. Ce chef-d’œuvre, loin d’être un simple sanctoral, est un chemin de conversion.

Saint Justin (Popović) (+ 1979), admirateur des grands théologiens russes, tel Mgr Antoine de Kiev, rencontré dans la Yougoslavie de l’entre-deux-guerres, fut un ascète exceptionnel, un liturge bouleversant et un père spirituel chaleureux et vénéré. Reclus par le régime communiste au monastère de Tchélié, il y gagna de pouvoir se consacrer à la création monumentale d’une Dogmatique, significativement intitulée « Philosophie orthodoxe de la vérité » (2) et des douze tomes de ses érudites Vies de saints, dépassant celles de saint Dimitri de Rostov. Ses lettres au Saint-Synode de l’Eglise serbe, d’une étonnante pertinence, aux fidèles et aux moines athonites, d’une rare profondeur, firent de leur auteur la vigie inlassable des jours enténébrés. Son connaisseur français le plus régulier et le plus proche, Bernard Le Caro, vient de lui consacrer une biographie précise de grande qualité, Saint Justin de Tchélié (3), assortie de lettres, de messages et de prières peu connus en France ; ce remarquable travail, sensible et bien renseigné, poursuit et élargit les chapitres de la somme de B. Bojović.

Ce dernier achève son maître livre par un parallèle « entre ethnicité et confessionnalité » nourri de démographie historique, révélant la lente renaissance de l’Orthodoxie serbe, sous les patriarches Germain et Paul, grâce notamment au monachisme féminin puis aux évêques disciples de Saint Justin.

Le cas du Monténégro, entièrement revivifié par l’actuel métropolite et théologien Amphiloque (Radović) après qu’il eût été, avec « Titograd » pour étendard, un bastion du communisme, est singulièrement symptomatique de ce retour, pour citer Saint Justin, au « Dieu-homme Christ », à l’opposé d’« une communauté humaniste phtisique » (4).

(1) Aux éditions L’Age d’Homme (Lausanne), dont la diffusion s’avère désormais quasiment impossible en France.

(2) Trad. fr. du regretté J.-L Palierne, L’Age d’Homme, Lausanne 1992-1997.

(3) L’Age d’Homme, Lausanne 2018.

(4) S. Justin in « L’enseignement orthodoxe sur l’Eglise » in B. LE CARO, op. cit., p. 210.

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