Interview du métropolite de France Emmanuel (Patriarcat œcuménique) au quotidien grec « To Vima »
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Nous publions ci-dessous l’interview du métropolite de France Emmanuel (Patriarcat œcuménique) au quotidien grec « To Vima » (25 février 2019) :

– L’affrontement entre Moscou et Constantinople au sujet de l’Ukraine a provoqué la déclaration la plus importante et la plus forte de la vision romantique de la Russie comme étant elle-même la « Troisième Rome » (Après la chute de Constantinople, qui était la deuxième Rome) et ce par l’Église et l’État russes. Comment contrez-vous une telle revendication par un pays si puissant qui, historiquement, a été très pieux ?

– Le Patriarcat œcuménique a octroyé l’autocéphalie à l’Église d’Ukraine, comme il l’a fait cinq siècles auparavant avec l’Église de Russie, dans le seul but de remédier au schisme qui a pesé de nombreuses années le peuple orthodoxe du pays. Il l’a fait dans le cadre de sa responsabilité pastorale et de son devoir comme Église-mère du peuple ukrainien, exerçant ses droits canoniques qui découlent des décisions des Conciles œcuméniques et de la tradition séculaire de l’Église. L’octroi de l’autocéphalie à une Église locale est un événement spirituel tant pour son peuple fidèle que pour toute l’orthodoxie. Ce n’est pas un acte de revanche ou la punition d’une Église sur une autre. Le Patriarcat œcuménique n’a jamais fait face à un processus si important de cette façon. Il entoure toujours avec le même amour et respect chaque Église locale. Cela est bien connu au peuple russe, qui a reçu le saint baptême de Constantinople, et l’Église de Russie est la chair et le sang de l’Église-mère, de laquelle elle a reçu sa propre autocéphalie. Parler d’une « Troisième Rome » est simplement une construction idéologique qui n’a rien à faire avec les saints canons, ni la tradition de l’Église, ni, bien sûr, de la réalité historique, car il n’y a jamais eu une « Seconde Rome » pour qu’il y ait ici une « troisième ».

– Dans la question de l’Église ukrainienne, le Patriarcat œcuménique est conforté par son soutien de longue date, les États-Unis, qui veut limiter l’influence russe en Ukraine. Le Patriarcat de Moscou fait la guerre contre le Patriarcat œcuménique, avec Vladimir Poutine qui agit même comme son porte-parole. Comment la géopolitique a-t-elle influencé les liens entre Constantinople et Moscou ?
– Comme je l’ai dit, le Patriarcat œcuménique a agi dans le seul but de garantir les intérêts des fidèles orthodoxes en Ukraine, sur la base de ses propres droits canoniques et de son devoir de préserver l’unité panorthodoxe. Il n’a pas agi sur la base d’intérêts personnels ou de pressions politiques et il n’a pas certainement été influencé par les compétitions politiques et les intérêts géopolitiques. Le Patriarcat œcuménique a considéré exclusivement les intérêts des fidèles ukrainiens et leur droit, dans l’unité, de gérer leurs affaires ecclésiastiques internes. Je vous rappelle que c’est là un droit qui a d’abord été revendiqué et reçu par l’Église de Russie, qui a été suivie par les Églises de Grèce, Serbie, Roumanie, Pologne, Albanie, Bulgarie, Géorgie, République tchèque et Slovaquie. Dans tous ces cas, le Patriarcat œcuménique a répondu dans un esprit de sacrifice afin de prévenir les schismes et de protéger l’unité panorthodoxe en sa capacité d’Église-mère de ces peuples.

– Vladimir Poutine attaque personnellement et rudement le patriarche œcuménique Bartholomée pour avoir soi-disant été soudoyé par le président ukrainien Porochenko afin d’accorder l’autocéphalie ukrainienne, et il dit que Bartholomée a perdu ses droits et son statut de primus inter pares en raison de l’Ukraine. Que répond le Patriarcat œcuménique ?

– Sans vouloir faire des remarques sur chaque déclaration isolée, il est vrai que Sa Toute-Sainteté (Bartholomée) a fait l’objet de critiques entièrement injustes, heureusement de très peu de personnes, critiques qui dans certains cas ont été accompagnées par des caractérisations extrêmement diffamatoires et offensantes. Quoi qu’il en soit, ceux qui jugent sont aussi jugés. Le Patriarcat œcuménique qui montre toujours du respect envers chaque personne sait comment supporter et pardonner. Il cherche toujours, par ses paroles et ses actions, à bâtir pour le profit de l’Église et de toute la société, sans se focaliser sur une amertume personnelle ou même un langage très vif. Parfois, dans une famille, les enfants ne peuvent pas apprécier l’intérêt bienveillant et désintéressé de leurs parents ou s’expliquer certaines décisions nécessaires prises par ceux-ci. Cela ne change pas la relation entre eux ni ne réduit l’intérêt des parents pour l’enfant. Rappelez-vous la parabole du Fils prodigue. L’amour des parents pour son fils, même lorsque celui-ci errait, n’a jamais disparu et il a supporté toute chose. Ensuite viendra un temps, lorsque l’enfant comprendra cet amour et les raisons des décisions des parents. Dans cette tendre disposition et cet amour désintéressé, le Patriarcat œcuménique, comme Église-mère, gère ses relations avec toutes les Églises autocéphales les plus récentes qui sont chair de sa chair et qui ont reçu de lui l’autocéphalie, ce qui veut dire le droit de gérer leurs affaires internes. Cette relation d’amour, de sollicitude, de tendresse, ne peut pas être renversée, tout comme le rôle, les droits canoniques et les devoirs du Patriarcat œcuménique ne sont pas affectés par le simple fait qu’une Église-fille les conteste soudain pour ses propres raisons et buts. Les décisions des Conciles œcuméniques ne peuvent être contestées par des buts fugaces et des ambitions personnelles, parce que cela met en péril l’unité panorthodoxe, pour laquelle le trône œcuménique a fait des sacrifices innombrables afin de la garantir à travers les siècles. Il sert toujours cette unité sans ne rien craindre et travaille constamment pour le bien de toute l’orthodoxie.

– Le conflit ecclésial risque de jeter un froid sur la relation historiquement chaleureuse entre les peuples grec et russe. Comment avez-vous l’intention de gérer cela ?

– La Grande Église du Christ (Constantinople, ndt) a toujours montré son amour et sa sollicitude au pieux peuple russe qui, comme je l’ai dit, a reçu la foi chrétienne orthodoxe, le saint baptême, l’alphabet, et plus tard, dans des conditions bien connues, l’autocéphalie de l’Église de Constantinople. Avec le temps, il s’est développé un lien spirituel fort entre les peuples russe et grec. Cette relation honnête et mutuelle entre les deux peuples a toujours été et sera toujours renforcée par le Patriarcat œcuménique qui se soucie et prend soin de tous ses enfants sans distinction. L’orthodoxie est semblable à une mosaïque aux nombreuses couleurs, dont chaque carreau a une valeur spéciale et une importance pour former le résultat final.

– Pourquoi les Ukrainiens ont-ils cherché l’autocéphalie et l’indépendance de Moscou et pourquoi a-t-il fallu des décennies au Patriarcat œcuménique pour réagir ? Quel changement explique le changement et le moment auquel le tomos a été octroyé, déclarant et reconnaissant l’autocéphalie de l’Église en Ukraine ? Comment agissez-vous avec d’autres formations ecclésiales orthodoxes concurrentes dans le pays, qui sont pro-russes ? Êtes-vous préoccupé par le fait que, comme certains le redoutent, il pourrait se produire une guerre civile ecclésiastique entre les deux côtés ?

– L’histoire témoigne le fait que le peuple ukrainien ne s’est jamais distancé de l’Église-mère de Constantinople, de laquelle il a reçu le saint baptême et la foi orthodoxe. Ils ont toujours ressenti ce lien infrangible et l’ont manifesté à travers le temps de façons variées. Durant le XXème siècle, ils se sont souvent tournés vers le Patriarcat œcuménique en demandant l’autocéphalie. Au cours des 30 dernières années, ces appels sont devenus plus fréquents et plus intenses. Pour sa part, le Patriarcat œcuménique, malgré les différentes difficultés et les conditions historiques et politiques particulières, n’a jamais été indifférent envers le peuple ukrainien ami du Christ et a toujours suivi son cours et les difficultés auxquelles il faisait face, particulièrement après 1991, alors que la division ecclésiastique dans le pays prenait des proportions plus grandes. Ces dernières années, étant donné l’évolution de la situation, il y avait un besoin évident de faire face à la division qui a mis à l’épreuve des millions de chrétiens orthodoxes dans le pays. C’est pourquoi le Patriarcat œcuménique a décidé en avril dernier d’accepter la demande du peuple ukrainien pour l’autocéphalie. Le désir de l’Église-mère – je le répète, elle n’a pas agi sur la base de son propre intérêt ou en raison de pressions politiques – était de résoudre un problème ecclésiastique persistant et, pour le peuple orthodoxe ukrainien entier, de bénéficier de l’autocéphalie. Bien sûr, c’est un processus qui nécessite la manifestation d’un esprit d’amour, de réconciliation et de communication parmi les fidèles de tous côtés. Le primat de l’Église orthodoxe d’Ukraine nouvellement établie, le métropolite Épiphane de Kiev et la hiérarchie de l’Église, agissent déjà, comme Sa Toute-Sainteté le patriarche œcuménique les en a exhortés, dans cet esprit d’amour et de paix envers tous, sans exception ou distinction. C’est le seul moyen sûr d’éviter de possibles tensions et de restaurer l’unité très désirée du corps de l’Église en Ukraine.

– Les patriarches Bartholomée et Cyrille se connaissent depuis des décennies et il était clair pour les deux primats dans quelle direction ils allaient. Comment cette relation durable a-t-elle affecté la confrontation sur l’Ukraine ?

C’est un fait que les deux primats se connaissent de longue date et ils ont eu dans de nombreux cas l’occasion d’échanger des vues et de coopérer. La résolution de la question ecclésiastique ukrainienne, quoi qu’il en soit, n’est pas liée à la relation personnelle et la communication des deux personnalités ecclésiastiques. Il s’agit plutôt de remédier à la divisions du corps ecclésiastique en Ukraine et de restaurer son unité. Lorsque des millions de fidèles se trouvent en dehors de la communion ecclésiastique contre leur volonté et adressent un appel à l’Église-mère de s’occuper d’eux, celle-ci à l’obligation de faire tout pour aider et restaurer la relation eucharistique et liturgique avec l’Église.

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À propos de l'auteur

Jivko Panev

Jivko Panev

Jivko Panev, maître de conférence en Droit canon et Histoire des Églises locales à l’Institut de théologie orthodoxe Saint Serge à Paris, recteur de la paroisse Notre Dame Souveraine, à Chaville en banlieue parisienne.

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