La Métropole du Pirée : « La persistance injustifiée du Phanar aggrave le schisme »

Le département compétent du diocèse métropolitain du Pirée a publié l’analyse suivante de la question ukrainienne et de la création de l’exarchat de l’Église orthodoxe russe en Afrique :

« La question ukrainienne est devenue un problème majeur pour l’Orthodoxie mondiale. L’octroi irrégulier, anti-canonique, irréfléchi et anti-déontologique, par le patriarche œcuménique Bartholomée à Kiev, de la tristement célèbre autocéphalie, à une insignifiante minorité de non repentis, schismatiques, sans ordinations valides et défroqués, est à l’origine de la crise ecclésiastique sans précédent que traverse l’orthodoxie mondiale.

L’insistance injustifiable du Phanar sur cette nouvelle situation ecclésiastique dangereuse, qu’il a créée en Ukraine, mais aussi son refus de convoquer un concile panorthodoxe, ont abouti au schisme existant entre les dix Églises locales (200 000 000 de fidèles) et les quatre autres (le Patriarcat œcuménique et les Églises d’Alexandrie, de Chypre et de Grèce), qui ont reconnu l’autocéphalie de manière anti-canonique.

En effet, selon le dicton populaire « un malheur ne vient jamais seul », ce qui est le cas de la question ukrainienne, des développements tragiques ont suivi avec la récente création inadmissible par le Patriarcat de Russie d’un Exarchat en Afrique, plaçant ainsi sous sa propre juridiction ecclésiastique des diocèses et des paroisses appartenant au Patriarcat d’Alexandrie.

Avec le recul, il s’avère que le problème de l’Afrique est bien plus profond qu’il ne semblait l’être au départ. Il est maintenant connu qu’un grand nombre de clercs de tous les rangs, ainsi que des fidèles, s’étaient opposés, dès le début, au choix de S.B. le patriarche d’Alexandrie Théodore de reconnaître la formation ecclésiastique des schismatiques de Kiev et de marginaliser l’Église canonique sous le métropolite Onuphre.

Il convient de souligner qu’au départ, S.B. le patriarche Théodore n’a pas reconnu le tomos d’autocéphalie accordé aux schismatiques et a déclaré son ferme soutien au métropolite canonique Onuphre. Nous ne savons pas ce qui s’est passé en arrière-plan et quelle est la raison qui a fait changer radicalement de « camp ». Ce que nous savons, c’est qu’il a transféré le problème ukrainien à l’Église d’Alexandrie et au sensible continent africain. L’annonce du Patriarcat de Moscou concernant la création de l’Exarchat patriarcal était l’occasion de mettre en lumière le problème qui nous attendait.

Plus concrètement, les dimensions plus profondes du problème ont été mises en lumière par Mgr Grégoire, métropolite du Cameroun, lors d’une récente réunion (10.1.2022) du Saint-Synode du Patriarcat d’Alexandrie convoquée en raison de la création de l’Exarchat patriarcal russe, qui a souligné de la manière la plus dramatique que « la création de l’Exarchat n’est que la partie émergée de l’iceberg », et que « le problème est avant tout notre problème interne » !

Son Éminence n’a pas hésité à mettre en évidence, avec autocritique et honnêteté, les pathologies internes qui tourmentent le Patriarcat. Le blog bien connu et combatif Ukrainien-Macédonien a mentionné : « Une lecture attentive du rapport [du métropolite du Cameroun, ndt] met en évidence un autre problème sérieux auquel le Patriarcat d’Alexandrie est confronté aujourd’hui, ainsi que des vérités que Mgr Grégoire a fait remonter à la surface avec son exposé. Mgr Grégoire mentionne que l’une des questions qui ont encouragé l’établissement d’un Exarchat russe en Afrique était l’attitude négative [envers la reconnaissance de l’autocéphalie ukrainienne, ndt] de certains métropolites du Patriarcat d’Alexandrie, qui semble même être exprimée publiquement. On apprend ainsi que certains hiérarques du Patriarcat d’Alexandrie n’ont pas simplement des objections ou sont hésitants à reconnaître l’autocéphalie ukrainienne, mais ont exprimé un clair refus. Les rumeurs existantes sur le grand problème interne d’Alexandrie ont donc été confirmées de la manière la plus officielle ».

Malheureusement, le patriarche Théodore a ignoré ces « objections » et ces « clairs refus » des métropolites et d’autres membres du clergé de l’Église d’Alexandrie et, au lieu de convoquer un Synode pour trancher cette question des plus graves, il a avancé dans la reconnaissance de l’autocéphalie ukrainienne, en violant le système conciliaire.

La publication cite ci-dessous le paragraphe pertinent du rapport de Son Éminence Grégoire, dans lequel il révèle l’existence des hiérarques « contradicteurs », mais aussi la division qui s’est produite au sein de l’Église d’Alexandrie.

Il écrit : « …Je continue, avec Votre permission, Votre Béatitude, sur quelques points de ce sujet, largement connus et évidents, mais je crois qu’il est important qu’ils soient placés devant la sainte Assemblée de la manière la plus claire possible. L’attitude hésitante ou réservée de certains frères hiérarques, voire leur attitude expressément négative à l’égard de la décision du patriarche d’Alexandrie de s’en tenir à ce qui se fait sous l’égide du patriarche œcuménique, a encouragé, ou du moins n’a pas découragé l’Église de Russie d’entreprendre ce qu’elle a entrepris de manière anti-canonique, car elle espérait un soutien interne, comme en témoigne le fait d’une communication occasionnelle et sélective, comme déjà évoqué. Récemment, on a entendu des rumeurs selon lesquelles, dans certains diocèses du Trône d’Alexandrie, depuis longtemps, chaque fois que des prêtres russes célébraient, ils commémoraient le Patriarche de Moscou… Si cela est vrai et que les évêques concernés le savaient et l’acceptaient, ou du moins le toléraient, alors la création de l’Exarchat n’est que la pointe de l’iceberg et le problème est avant tout interne. Nous vivons une époque critique, pour ne pas dire trouble, et nous avons un devoir sacré envers notre Église de nous montrer à la hauteur. Si aujourd’hui encore, après tout ce qui s’est passé, il y a des frères au sein de la hiérarchie qui pensent que l’Église de Russie agit bien et que le Patriarcat d’Alexandrie est dans l’erreur, alors nous avons un problème d’identité et de fond, et que le mot ne soit pas dur, un problème de foi » !

Son Éminence le métropolite Grégoire a souligné fort judicieusement l’existence des « hiérarques contestataires », mais il n’a malheureusement pas signalé la violation du système conciliaire qu’a osé commettre le patriarche Théodore. Comme il ressort de la déclaration officielle publiée par le Patriarcat d’Alexandrie après la fin de la réunion du Saint-Synode, aucun évêque synodal n’a osé soulever la question d’une violation du système conciliaire. Ce qui, bien sûr, n’est pas une mince affaire. Car malheur à l’Église locale dans laquelle le système synodal ne fonctionne pas, ou fonctionne insuffisamment ! Le communiqué officiel du Saint-Synode se limite à condamner de la manière la plus ostensible l' »invasion » du Patriarcat de Moscou et, par conséquence, la violation de l’ordre canonique.

Son Éminence Mgr Grégoire fait également remarquer à juste titre que « la création de l’Exarchat n’est que la pointe de l’iceberg ». De toute évidence, par cette phrase, il veut indiquer qu’en raison de la création de l’Exarchat patriarcal russe, d’autres coups douloureux seront portés au Patriarcat d’Alexandrie à l’avenir, ce qui aura un impact décisif et clairement négatif sur le travail missionnaire en cours sur le continent africain, où l’Islam et de nombreuses hérésies sont dangereusement actifs.

Il souligne également à juste titre que « le problème est avant tout interne ». Le problème est en effet interne au Patriarcat d’Alexandrie, et non pas seulement parce qu’« il y a des frères au sein de la hiérarchie qui pensent que l’Église de Russie agit bien et que le Patriarcat d’Alexandrie est dans l’erreur », comme il le mentionne, mais avant tout parce que :

a) le Patriarcat d’Alexandrie, à notre humble avis, a négligé de convoquer un Synode et d’examiner tous les paramètres de l’autocéphalie ukrainienne accordée (canoniques, historiques, géopolitiques, ecclésiologiques, etc.,) et de prendre ensuite les justes décisions.

b) Il a négligé de considérer les conséquences que probablement le Patriarcat de Moscou pourrait lui faire subir en cas de reconnaissance de l’autocéphalie ukrainienne.

c) Son primat, malheureusement, a procédé à la reconnaissance de cette autocéphalie sans faire fonctionner le système conciliaire et en contradiction directe avec lui-même. En effet, dans le passé, Sa Béatitude Théodore a déclaré officiellement à plusieurs reprises, lors d’interviews et d’autres apparitions publiques, « que l’Église ukrainienne fait partie intégrante de l’Église orthodoxe russe ». Lors de sa visite à Odessa en 2018, il a exhorté les fidèles à rester attachés à « l’Église canonique d’Ukraine sous sa Béatitude le métropolite Onuphre ». Et soudain, le 8 novembre 2019, il déclare reconnaître le groupe schismatique ukrainien, commence à mentionner son « primat » dans les offices et entre en communion eucharistique directe avec ce dernier. Son Éminence Grégoire s’inquiète aussi de savoir si et dans quelle mesure le Patriarcat d’Alexandrie a « un problème d’identité et d’existence », voire « un problème de foi » ! Nous ne savons pas s’il y a effectivement un « problème d’identité et d’existence », mais nous sommes sûrs qu’il y a un problème de fonctionnement du système conciliaire. Nous sommes également certains qu’il y a aussi un « problème de foi », puisque l’Église d’Alexandrie a pleinement accepté les égarements entérinés au « Concile » de Crète.

C’est avec douleur et tristesse que nous assistons au développement des événements dramatiques qui affectent brutalement l’unité de l’Église. Il est très triste de constater que les pasteurs contemporains de l’Église placent au-dessus de sa mission salvatrice et de son unité le service des intérêts géopolitiques des puissants de la terre, la transformant en leur outil. Nous prions pour que Sa Béatitude Théodore prenne au sérieux les révélations de Son Éminence Grégoire sur la situation tragique qu’il a créée dans son Église locale et convoque un Synode qui condamnera la formation schismatique d’Épiphane Doumenko.

Il est dommage que cette Église locale, qui a connu pendant plusieurs décennies une impressionnante croissance, en raison de ses grands succès dans le domaine du travail missionnaire, avec un grand nombre de centaines de clercs autochtones et plusieurs milliers de fidèles venant à l’Orthodoxie, doive finalement se retrouver dans le marasme et la décadence à cause de la question ukrainienne. Nos frères et sœurs indigènes, qu’ils soient clercs ou laïcs, n’ont peut-être pas une formation théologique élevée, mais ils sont extrêmement sensibles aux questions ecclésiologiques. Ils sont capables de discerner de façon élémentaire que lorsque des personnes et des groupes sont déchus du corps ecclésiastique pour tomber dans l’état d’hérésie, ou de schisme, ils perdent leur salut. Cela est dû en grande partie au fait que, sur le continent africain, de nombreux autres groupes missionnaires, hétérodoxes et hérétiques, travaillent et opèrent parallèlement aux groupes orthodoxes, dont les autochtones orthodoxes desquels (à juste titre) ils se tiennent à distance et avec lesquels ils n’ont aucune communion ecclésiale. C’est une réalité que nous avons également constatée lors de nos visites occasionnelles à des groupes missionnaires orthodoxes en Afrique.

En conclusion, nous implorons Sa Béatitude Théodore, en tant que second primat, dans l’ordre hiérarchique, de l’Église orthodoxe, de prendre des mesures substantielles pour la résolution de la question ukrainienne, afin d’apporter la paix à son Église locale, mais aussi à l’Orthodoxie mondiale.

Que soient écoutées attentivement l’inquiétude et la sensibilité des hiérarques et des autres membres du clergé de l’Église d’Alexandrie, afin que son travail missionnaire ne soit pas interrompu ou dégradé ! Et enfin que des efforts soient entrepris pour convaincre Sa Sainteté le patriarche œcuménique de convoquer un concile panorthodoxe. Dans le cas contraire, il devrait lui-même diriger une réunion des primats, ou même un synode panorthodoxe, qui apportera une solution à ce problème aux proportions effroyables.

Le 14 février 2022 ».

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À propos de l'auteur

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Jivko Panev

Jivko Panev, cofondateur et journaliste sur Orthodoxie.com. Producteur de l'émission 'Orthodoxie' sur France 2 et journaliste.
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