Le quotidien libanais Al-Nahar a publié dans son édition du 11 juin 2016 une réflexion sur le grand Concile orthodoxe, rédigée par George Ghandour, auteur de l’ouvrage La voie vers le grand Concile orthodoxe (en arabe), publié par le patriarcat d’Antioche. Il est spécialiste de droit canonique antiochien.
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Le grand Concile orthodoxe entre Rhodes et la Crète : l’exigence d’un report afin d’éviter davantage de divisions et l’affaiblissement du rôle du patriarcat œcuménique
Au moment où les regards se dirigent vers la Crète durant la période du 19 au 26 juin 2016, où il a été décidé d’y réunir le grand Concile orthodoxe après environ soixante années de travaux préparatoires inaugurés par le patriarche Athénagoras I en 1961 sur l’île de Rhodes, des développements sont intervenus qui présagent soit le report du concile, son annulation ou sa tenue avec ceux qui seront présents. L’Eglise de Bulgarie a demandé au patriarche œcuménique de reporter la tenue du grand concile à une date ultérieure, sinon elle ne participera pas à la date fixée. Le patriarcat d’Antioche a décidé de ne pas participer jusqu’à ce que « prévalent des relations iréniques entre les Eglises autocéphales et que soit assurée l’unanimité orthodoxe quant à l’agenda, aux règles et procédures exécutives et pratiques » et « jusqu’à ce que soient éliminées toutes les raisons qui empêchent la participation à l’Eucharistie durant les travaux du concile », en d’autres mots jusqu’à ce qu’une solution soit trouvée quant à la violation, par le patriarcat de Jérusalem, de son territoire. De même, l’Eglise de Serbie a annoncé qu’elle ne participerait pas aux travaux du concile à la date fixée en raison de différends sur les thèmes de l’agenda et en l’absence d’Eglises autocéphales. Quant à l’Eglise de Russie, si elle n’a pas encore précisé sa position finale relativement à sa participation au concile, elle a souligné « la nécessité de respecter le principe du consensus via la participation de toutes les Eglises autocéphales dans ce concile » pour qu’elle soit en mesure d’être présente en Crète.
Il est remarquable qu’aucune des Eglises précitées n’a demandé l’annulation du concile, mais toutes ont proposé son report à une date ultérieure jusqu’à ce que les obstacles soient levés. A cet égard, chacune d’elle a formulé des propositions à sa sainteté le patriarche œcuménique de sorte que soit évitée l’annulation du concile tant attendu. L’Eglise de Bulgarie a proposé que se poursuivent les travaux préparatoires au concile, sans proposer de mécanisme. Le patriarcat d’Antioche a agi de manière similaire en proposant que la période précédant la tenue du concile soit mise à profit pour atteindre un consensus, sans préciser en détail un mécanisme à ce sujet. Le patriarcat de Moscou, de son côté, a proposé qu’une invitation soit lancée pour que se tienne « une conférence préparatoire avant la date fixée pour la réunion du grand concile », tandis que l’Eglise de Serbie a proposé de convertir la future rencontre en Crète « en rencontre consultative pré-conciliaire ou en session préliminaire au processus conciliaire».
Par contre, le patriarcat œcuménique a insisté sur le fait que le grand concile se tiendrait à la date fixée et a demandé aux Eglises autocéphales d’être présentes en Crète conformément au programme convenu, afin d’examiner toutes les questions durant le concile. L’Eglise de Roumanie a affirmé qu’elle prendrait part au concile, tandis que l’Eglise d’Albanie a considéré qu’il était inconcevable que chaque Eglise appelle au report de manière individuelle, ajoutant que la décision de report ou d’annulation ne pouvait être prise que par le sommet (synaxe) des primats des Eglises orthodoxes qui avaient décidé de lancer l’invitation au concile, à l’unanimité de ses membres sauf un (à savoir l’Eglise d’Antioche). L’archevêque de Chypre a publié un communiqué dans lequel il a appelé toutes les Eglises à participer et à mettre de côté leurs divergences secondaires, précisant que le concile pouvait traiter directement des questions controversées. L’Eglise de Grèce n’a pas officiellement exprimé sa position, mais l’évêque chargé du suivi du dossier du grand concile a affirmé que tout ce qui se passait était un plan visant à affaiblir le rôle du patriarche œcuménique et à conférer à l’Eglise russe le rôle d’un arbitre qui prend part aux décisions dans le monde orthodoxe.

Il ne fait aucun doute que tout ce qui précède démontre qu’avant même sa tenue, le grand concile peut devenir un facteur de désaccord et de dispersion parmi les Orthodoxes. Si le concile était tenu par les seules Eglises présentes, cela conduirait à un éclatement du monde orthodoxe et ses décisions ne seraient pas acceptées par les Eglises absentes. Tout cela donnerait en outre l’occasion aux mouvements d’opposition à l’intérieur des Eglises participantes de rejeter eux aussi ces décisions et amènerait inévitablement à l’affaiblissement du rôle du patriarche œcuménique qui ne serait plus en mesure, durant une longue période, de présider les réunions au sommet (synaxe) des primats des Eglises orthodoxes. Tout cela inaugurerait une nouvelle étape dans l’histoire de l’Eglise orthodoxe, qui ne serait pas exempte de difficultés, querelles et divisions. Mais le plus grave c’est que la tenue de ce concile sans la participation de toutes les Eglises orthodoxes autocéphales dans ses travaux mettrait un terme triste et décevant aux promesses que fit le patriarche Athénagoras I en 1961, lorsqu’il fut en mesure d’unifier le monde orthodoxe à l’occasion de la première conférence de Rhodes qui initia les travaux préparatoires au grand concile sur base de la règle d’or que lui-même et ses collaborateurs avaient appelée « sainte unanimité ». Par cette unanimité, il entendait éviter à l’Eglise orthodoxe des divisions semblables à celles que le monde orthodoxe avait connues après le sommet panorthodoxe qui se tint à Istanbul en 1923 en l’absence de certaines Eglises. Tout au long de son patriarcat, le patriarche Athénagoras est resté attaché à cette règle d’or et a œuvré avec acharnement à préserver un accord orthodoxe unanime et à assurer l’unité du monde orthodoxe dans des circonstances historiques difficiles et complexes. Cette règle reçut ensuite sa consécration dans les statuts internes des conférences orthodoxes préparatoires, statuts qui furent acceptés à l’unanimité par les Eglises orthodoxes autocéphales en 1986 et qui exprimaient « la pratique orthodoxe traditionnelle et la sanctionnaient par écrit ».

Néanmoins, avec la reprise des travaux préparatoires au grand concile en 2014, certains faits indiquaient que sa sainteté le patriarche œcuménique actuel n’appliquerait pas cette « pratique orthodoxe traditionnelle » susmentionnée et qu’il penchait pour une réunion du grand concile qui serait fondée sur le principe de « consensus » entre les Eglises participantes et point de « l’unanimité de toutes les Églises autocéphales ». L’Église d’Antioche a rejeté ce projet et proposa, durant les travaux du comité chargé d’établir le règlement interne du concile, d’y ajouter une clause stipulant ce qui suit : « L’annonce de l’ouverture des sessions du grand concile orthodoxe a lieu en présence de tous les primats des Églises orthodoxes autocéphales. La participation des primats des Églises ou de leurs représentants doit être assurée tout au long des travaux du concile. Dans le cas contraire, les travaux du concile seront suspendus jusqu’à ce que la présence de tous les primats des Églises autocéphales soit à nouveau possible ». Néanmoins, la proposition antiochienne a été l’objet d’une opposition violente de la part du président de la session, le représentant du patriarche œcuménique, qui rejeta cette formulation selon laquelle « le patriarche œcuménique doit veiller à la participation de tous les primats des Églises orthodoxes autocéphales universellement reconnues ou de leurs représentants dans toutes les procédures et délibérations conciliaires ». Ceci conduisit à la suspension de la réunion qui devait établir les statuts internes et transmettre la question au sommet des primats des Eglises orthodoxes qui s’est tenu à Chambézy en 2016 et qui constitua un comité chargé d’élaborer les statuts internes, sommet au cours duquel le patriarcat œcuménique refusa une fois encore d’inclure la règle de l’unanimité dans le texte des statuts. L’abandon, par le patriarcat œcuménique, de la règle d’or sur laquelle étaient fondés tous les travaux préparatoires au grand concile, contraignit le patriarcat d’Antioche à s’abstenir de signer les statuts internes et les décisions du sommet précité, qui avait perdu l’unanimité des Eglises orthodoxes.

Toutefois, contrairement à tous les usages qui gouvernent le travail orthodoxe commun, sa sainteté le patriarche œcuménique Bartholomée Ier a pris l’initiative de convoquer le grand concile. Cela amena l’Église d’Antioche à prendre à l’unanimité une décision synodale réaffirmant sa position antérieure de ne point participer au grand concile « tant qu’il n’y a pas d’accord » sur tous les mécanismes et thèmes, de sorte que le concile deviendra la cause de morcellement et de dissipation de tout ce que le travail commun a construit ces dernières années, d’autant plus que le grand concile se tiendra à l’ombre de désaccords sur les documents qui lui ont été transmis, ainsi que de la rupture de communion entre deux Églises apostoliques (c’est-à-dire Antioche et Jérusalem).

L’expérience historique du siècle dernier a démontré que le sommet d’Istanbul, convoqué par le patriarche Meletios (Metaxakis) en 1923 a conduit à la dispersion des orthodoxes car d’importantes décisions conciliaires y furent prises en l’absence d’Eglises apostoliques. Le monde orthodoxe a souffert des résultats de ce sommet jusqu’à ce que Dieu envoie Athénagoras Ier qui œuvra sans hâte ni précipitation à construire l’unité en respectant les spécificités et les situations de toutes les Églises autocéphales. Il œuvra patiemment à aboutir un accord orthodoxe sur tous les thèmes du grand concile. Le processus initialisé en 1981 a eu des résultats palpables, que ce soit au niveau de l’unité du monde orthodoxe ou au niveau du dialogue avec le reste du monde chrétien.

Aujourd’hui toutefois, pour que l’Eglise orthodoxe puisse préserver son unité, il faut que le patriarche œcuménique lise clairement les signes du temps, surtout la rigidité et l’affairement avec lesquels le patriarcat œcuménique a dirigé le dernier stade de préparation, au cours duquel les positions des autres Églises étaient traitées de haut et ignorées.

Ce qui est sans doute également nécessaire afin que le grand Concile Orthodoxe de Crète ne devienne pas un autre sommet d’Istanbul qui détruise ce que la Conférence de Rhodes a construit et réduise à néant tout le travail commun qui a suivi entre les Églises orthodoxes, c’est que le patriarcat œcuménique revienne à l’expérience du patriarche Athénagoras. A savoir, ne pas entendre sa primauté comme un leadership rigide et de voir dans son patriarche comme le premier parmi les égaux, et point le primus sine paribus !
Peut-être le moment propice n’est-il pas encore venu pour que le patriarche Bartholomée lui-même soit ce sauveur.
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Traduit de l’arabe pour Orthodoxie.com

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