« Les divisions ecclésiastiques en Macédoine et en Ukraine ont leurs racines dans l’ethno-phylétisme et la politique » déclare l’archevêque d’Ohrid Jean au site bulgare « Dveri »

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Mgr Jean (Vraniškovski), archevêque d’Ohrid (archevêché autonome d’Ohrid de l’Église orthodoxe serbe) a donné l’interview suivante au portail bulgare « Dveri » :

DveriTrois Églises orthodoxes voisines ont décidé de célébrer séparément le 1000ème anniversaire de l’archevêché d’Ohrid, revendiquant leur lien institutionnel avec la structure ecclésiale fondée par l’empereur Basile II le Bulgaroctone. Selon vous, la célébration consécutive des solennités à Ohrid, Bitola et Sofia n’est-elle pas révélatrice d’un symptôme ? L’Orthodoxie est-elle malade sur les Balkans ?

Archevêque Jean – Ce que vous mentionnez, est peut-être le problème le plus mineur dans l’Orthodoxie. La célébration du jubilé ecclésial en plusieurs endroits n’est pas une maladie, mais un avantage. Cela montre que l’Église est un seul corps et que ces jubilés sont communs. Ce qui n’est pas bon est autre : si ce que vous avez mentionné est motivé par l’ethno-phylétisme, ou encore pire, si cela a des raisons politiques. Seule parmi les Églises locales, l’Église orthodoxe bulgare a été invitée à Skoplje [par l’Église schismatique de Macédoine, ndt], mais elle n’est pas venue. Aucune Église orthodoxe n’a été invitée à Sofia. Or, à Bitola l’Église orthodoxe bulgare a été invitée [par l’archevêché autonome d’Ohrid de l’Église orthodoxe serbe, ndt], mais n’a pas envoyé de délégation. Maintenant, vous, comme journalistes, étudiez pourquoi cela s’est produit, mais même si cela est une maladie, cela est un bien moindre problème que celui qui se pose dans l’orthodoxie en général.

– Pour le bien ou le mal, la résolution de la question de l’Église macédonienne est liée au problème de l’Église ukrainienne. Y a-t-il un fondement à un tel parallèle et un tel lien ?

– Il y a plusieurs fondements pour faire un tel parallèle. Les deux questions sont profondément influencées par l’ethno-phylétisme et les motifs politiques. Quelle est la différence ecclésiologique entre l’autonomie et l’autocéphalie ? Nous considérons qu’il n’y en a aucune. Les demandes d’indépendance [i.e. d’autocéphalie] ont un but non ecclésial, à savoir de confirmer par le biais de l’Église l’identité nationale. Or ceux qui établissent un tel lien oublient que nous vivons au XXIème siècle, à une époque où l’information en moins d’une seconde parcourt le monde entier. Si cela n’est pas suffisamment clair, je vais l’expliquer. C’est précisément sur cette information rapide que se base le globalisme contemporain, qui non seulement par le nom, mais dans ses caractéristiques est très semblable à celui du temps de la prédication des apôtres. Ce que dit saint Paul fut alors accepté : il n’y a pas de juif ni de grec. Cela n’a pas été accepté au XIXème siècle, et même au XXème, pas entièrement. Mais cela est encore plus accepté au XXIème siècle, lorsque même ceux qui ne sont pas dans l’Église cherchent à se réaliser comme personne, qui est toujours conciliaire [communautaire] et cela uniquement dans vie personnelle [relationnelle] qui est différente de la vie en tant qu’individu, peu importe qu’ils soient juif ou grec.
Ce qui est encore semblable, si ce n’est pas identique, entre l’Ukraine et la Macédoine, c’est que deux organisations schismatiques veulent recevoir l’autocéphalie, et les deux se trouvent en situation de schisme. Elles doivent d’abord entrer dans l’Église avec le statut que l’Église leur donne et non le statut qu’elles veulent imposer, même si, lorsque le temps sera mûr, on pourrait leur accorder le statut autocéphale, qui se distingue au demeurant très peu (voire pas du tout) du statut d’autonomie.

– Le processus de négociations a-t-il commencé entre Constantinople et les autres Églises locales au sujet de l’autocéphalie de l’Église de Macédoine ?

– Nous n’avons encore reçu aucune information officielle du Patriarcat de Constantinople, selon laquelle il aurait quelques intentions de faire quelque chose suite à la demande formulée par le président de la République de Macédoine au patriarche Bartholomée. La lettre du président du Conseil des ministres de la République de Macédoine nous a été connue par les medias et nous avons reçu une information indirecte selon laquelle l’Église orthodoxe de Macédoine est prête à renoncer à l’appellation « Macédoine » afin d’obtenir l’autocéphalie. C’est ce qu’avait fait l’archevêché d’Ohrid en 2002, mais c’est précisément cela qui a coûté cinq années et demie de prison à moi-même, et des actions en justice contre d’autres évêques, prêtres, moines et moniales. Néanmoins, nous sommes satisfaits d’avoir été le levain d’une situation qui mûrit et que, après tant d’années, l’on ait compris qu’il fallait renoncer à un nom qu’ils [les tenants de l’autocéphalie macédonienne] se sont abusivement attribués. Je répondrai en partie à votre question : l’Église-Mère a le droit ou même l’obligation de se préoccuper de l’unité de l’Église et de résoudre les schismes, mais n’a pas le droit d’agir individuellement et de façon unilatérale. Le processus d’octroi de l’autonomie a été adopté par le Grand et Saint Concile qui a eu lieu en Crète en 2016, et même l’Église-Mère n’a pas le droit d’agir en contradiction avec ces décisions.

– Selon vous, quelles conditions l’Église orthodoxe serbe posera-t-elle pour la reconnaissance de l’Église de Macédoine ?

– L’Église orthodoxe serbe ne pose aucune condition supplémentaire à celles posées par le Saint et Grand Concile de Crète de 2016. L’octroi du statut d’autonomie est déjà fixé, il s’agit de l’autonomie de l’archevêché d’Ohrid en 2005, et comme je l’ai dit, ce serait insensé de parler de l’autocéphalie de quelque organisation que ce soit qui se trouve hors de l’Église, en Ukraine ou en République de Macédoine.

– Le changement de nom de l’Église de Macédoine est-il une condition pour l’octroi de l’autocéphalie ? Quel est votre avis sur cette question ?

– J’ai déjà répondu en partie dans la réponse précédente. Je pense qu’il est impossible de reconnaître cette Église comme Église de Macédoine. L’Église n’est pas une organisation politique et ne doit pas agir comme telle. Si la politique réussit à soumettre l’Église, celle-ci cesse d’être le sel de la terre. L’Église rend l’éternité présente dans le temps, et toute décision émanant du temps lui-même détruit la réputation de toute l’Église. Aussi, toute décision qui ne serait pas à long terme, nuit plus à l’Église qu’elle ne favorise son unité. Même la marque Coca-Cola ne peut être utilisée par d’autres, parce que la compagnie a breveté cette appellation il y a quelques décennies, mais on peut encore moins accepter l’utilisation du nom « Macédoine », parce qu’il a depuis longtemps été protégé par la civilisation grecque.

– Ces derniers temps, la lettre du patriarche de Serbie Irénée au patriarche de Constantinople Bartholomée, dans laquelle il appelle à ne pas reconnaître l’autocéphalie de l’Église d’Ukraine. Cependant, il a partagé ses idées sur la crise ecclésiale en Macédoine, et certaines de ses paroles ont semblé scandaleuses au medias de Macédoine. Quel langage doit aujourd’hui être utilisé pour aborder les problèmes de l’Orthodoxie afin que les divisions d’effacent et ne s’approfondissent pas ?

– Le langage de tous les hiérarques, mais surtout celui des patriarches doit être le langage de la vérité, mais en même temps celui de l’amour. Si ce n’est que le langage de la vérité, dans la plupart des situations, il peut sembler brutal et être un glaive à deux tranchants, mais il n’en est pas moins vrai. Si c’est seulement l’amour, il ne satisfait que les nécessités sentimentales des gens. Mais si la situation ne peut être simultanément la langue de la vérité et celle de l’amour, il vaut mieux, en ce siècle, dire la vérité, tandis que l’amour et la politesse resteront dans l’éternité, comme le dit l’apôtre Paul. Cependant, nous connaîtrons alors tous la vérité, ce sera le code fondamental de coexistence dans le Royaume de Dieu.

– Êtes-vous optimiste en ce qui concerne l’avenir de l’Église orthodoxe ?

– Parfois, je pense à l’avenir de l’Orthodoxie et je me demande si elle sera en mesure de régler les grands problèmes contemporains et comment. Mais la seule réponse que je connais est que l’Église est de Dieu et cela signifie que l’Orthodoxie est de Dieu, qu’elle aura un avenir, tant que Dieu le voudra. Cependant, je ne veux pas dire que nous, hommes, ne devons pas nous préoccuper d’elle et laisser tout à Dieu. Le Seigneur, par nous, hommes, accomplit Sa volonté si, bien sûr, nous sommes en accord avec elle. Mais tant qu’il y a des hommes qui sont d’accord que la volonté de Dieu se réalise, l’Orthodoxie aura un avenir.

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