Le rôle de la tradition orale

Un éminent spécialiste contemporain du Nouveau Testament, James D. G. Dunn, s’appuyant sur l’étude des particularités de la tradition orale, identifie une erreur méthodologique majeure qui a influencé de manière significative l’ensemble des travaux menés par les spécialistes dans le domaine des recherches néotestamentaires au cours des deux cents dernières années.

Cette erreur est associée au «paradigme littéraire», basé sur la notion qu’au sein de l’Église primitive, un processus intense de création de diverses sources écrites concernant Jésus s’était établi.

Les rédacteurs et compilateurs, tels que Matthieu, Marc, Luc et Jean, auraient exploité ces sources écrites pour élaborer leurs récits. Cependant, ils auraient considérablement modifié le matériel original pour servir leurs propres intérêts ainsi que ceux des communautés religieuses locales qu’ils représentaient.

Cette approche néglige le fait qu’aux origines, les traditions concernant Jésus étaient principalement, sinon exclusivement, transmises oralement, en raison des caractéristiques culturelles qui régissaient la composition des Évangiles. Dans ce contexte, la méthode la plus naturelle pour diffuser des informations était la transmission orale: les récits et les traditions se propageaient de bouche à oreille. La mémoire jouait un rôle crucial, car pour transmettre une histoire, il était essentiel de pouvoir la mémoriser.

Transition de l’ère de l’imprimé aux moyens électroniques

Notre génération a été témoin d’une transition très rapide de l’ère de l’imprimé à celle des moyens électroniques d’information et de communication. Avec ce changement, les paradigmes de transmission de l’information ont été profondément transformés. Il y a trente ou quarante ans, une personne moyenne devait mémoriser ce qui est aujourd’hui stocké dans son ordinateur ou dans son téléphone portable.

À cette époque, chacun de nous connaissait par cœur plusieurs dizaines de numéros de téléphone importants, car il fallait les composer manuellement. Aujourd’hui, nous n’avons plus besoin de mémoriser les numéros de téléphone, même ceux des personnes les plus proches, car ils sont enregistrés dans le répertoire de notre téléphone portable, accessible d’un simple clic sur le nom du destinataire.

Cette évolution présente à la fois des avantages et des inconvénients. Par exemple, en cas de perte de son téléphone portable, une personne peut se retrouver incapable de se souvenir d’aucun numéro pour contacter un proche.

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Évolution des modes de transmission de l’information et le rôle de la mémoire

Les différences dans les modes de transmission de l’information sont flagrantes, surtout si l’on compare notre époque à celle d’il y a deux mille ans, où la plupart des gens, non seulement, n’avaient pas accès à des sources écrites, mais ne savaient également pas lire, et où l’information essentielle était transmise par l’ouïe.

Dans un contexte de culture orale, l’importance de la mémoire s’accroît considérablement. Une personne habituée à noter tout ce qu’elle doit savoir ne se soucie pas toujours de mémoriser: elle perçoit le papier ou l’ordinateur comme des outils plus fiables. Cela engendre une certaine méfiance envers la tradition orale et son principal vecteur, la mémoire.

Selon un stéréotype répandu, ce qui est conservé en mémoire n’est pas considéré comme fiable ou objectif, car, premièrement, la mémoire est inconstante — avec le temps, de nombreux détails peuvent être ajoutés ou omis — et, deuxièmement, elle colore tout événement passé de nuances subjectives (ce qui compte n’est pas tant l’événement lui-même, mais la manière dont il est perçu et organisé dans la conscience de l’individu.).

Néanmoins, même de nos jours, beaucoup de personnes mémorisent des textes mot pour mot. Par exemple, des vers ou des poèmes entiers sont appris par cœur et conservés dans la mémoire de la manière dont ils ont été initialement rencontrés, que ce soit par une source écrite ou orale. Les enfants, en général, apprennent les poèmes en les écoutant, et les poèmes appris durant l’enfance restent souvent gravés dans la mémoire tout au long de la vie.

Les différents types de mémoire: professionnelle et collective

Il existe différents types de mémoire, tels que la mémoire professionnelle et la mémoire collective.

La mémoire professionnelle désigne la capacité d’un individu exerçant une profession spécifique à retenir un volume considérable d’informations, ce qui peut sembler irréaliste pour une personne extérieure à cette profession.

Par exemple, un grand-maître d’échecs jouant à l’aveugle sur trente-six échiquiers simultanément doit mémoriser chaque séquence de mouvements ainsi que la position des pièces à tout moment. De même, un pianiste professionnel ou un chef d’orchestre retient un nombre impressionnant de notes et de signes musicaux.

La mémoire collective possède également ses spécificités. Lorsqu’un groupe de personnes participe à un événement ou à une série d’événements, la reconstitution de ces événements par un membre du groupe permet souvent aux autres participants de corriger les imprécisions qui pourraient s’être glissées dans le récit.

Si ces individus ne sont pas simplement un groupe occasionnel de témoins, mais plutôt un cercle de personnes partageant des idées communes, liées par des intérêts et un mode de pensée partagés, la probabilité d’erreurs dans la transmission de l’information sur les événements vécus par les autres membres du groupe est extrêmement faible.

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La mémoire collective des premières communautés

Nous pouvons appliquer ces observations à la situation qui prévalait il y a deux mille ans.

Les traditions concernant Jésus étaient préservées au sein d’un groupe spécifique, celui de ses disciples et adeptes. Ces traditions étaient mémorisées non seulement par des témoins spécifiques, mais aussi au sein de la mémoire collective de toute la communauté.

Comme mentionné précédemment, de nombreuses traditions étaient transmises verbalement. Cela concernait notamment les discours de Jésus, qui étaient relayés mot pour mot de bouche à oreille, de la même manière qu’aujourd’hui, un récitant peut transmettre un texte en vers.

Les paraboles de Jésus, ses enseignements, même les plus élaborés comme, par exemple, le Sermon sur la montagne, pouvaient initialement exister uniquement sous forme orale. Cependant, cela n’impactait pas la précision de leur transmission ni celle de leur restitution.

En effet, la mémoire, et plus particulièrement la mémoire collective, était considérée comme un moyen tout aussi fiable pour conserver l’information que les moyens électroniques modernes.

La mémoire des apôtres: entre profession et vocation

Les apôtres avaient-ils développé une mémoire «professionnelle»?

Bien que la plupart d’entre eux fussent des pêcheurs, le fait de côtoyer Jésus pendant une longue période, de voir ses actions et d’entendre les raisons pour lesquelles il les avait choisis, a probablement affiné leur capacité de mémorisation.

De son vivant, ils savaient déjà qu’ils seraient chargés de diffuser dans le monde la parole qu’ils avaient entendue de sa bouche.

Après sa mort et sa résurrection, ces enseignements ont acquis pour eux une importance et un sens profondément renouvelés.

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Réévaluation de la fiabilité des évangiles et du processus de composition

Ces circonstances suggèrent que, d’une part, nous ne devrions pas mettre en doute la fiabilité des informations contenues dans les Évangiles; d’autre part, nous n’avons aucune raison de considérer le processus de composition des Évangiles uniquement comme un processus de rédaction de textes écrits.

Par conséquent, les hypothèses et les théories, comme celle des deux sources, deviennent moins pertinentes et passent à l’arrière-plan. L’existence ou non de la source Q n’est pas d’une importance cruciale.

Toutes les tentatives de reconstruire ou de découvrir cette source, au milieu de l’ample matériau littéraire disponible, sont hypothétiques et ne présentent aucun intérêt pour la compréhension des textes existants des Évangiles, tels qu’ils nous sont parvenus.

Cet article fait partie de la série basée sur les six volumes de « Jésus-Christ. Vie et Enseignement » par le métropolite Hilarion Alfeyev, disponible tous les vendredis sur cette page. Pour obtenir votre exemplaire du premier volume, « Début de l’Évangile », visitez le site des Éditions des Syrtes.

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